Observations


Dans un précédent ouvrage, intitulé Comment les systèmes pondent, j’évoquais le cas du commerce équitable comme illustration de ce que j’appelais à l’époque la « moralisation des flux », et qui n’est autre que la manifestation naturelle d’une capacité d’innovation de la société et de l’économie de marché elles-mêmes.

Récemment (octobre 2010 !) j’écoutais une conférence sur le thème « comment les entreprises intègrent le long terme dans leurs politiques ». Il est déjà remarquable de constater que la préoccupation long-termiste soit désormais si communément admise que l’on demande des comptes aux entreprises à son sujet, alors qu’il y a trois ans, en 2008, quand on découvrait les rubriques de Jacques Secondi sur le « temps long » dans le Nouvel Economiste, celui-ci faisait figure de pionnier. Mais ce qui m’a surtout frappé, ce sont les ponts sémantiques révélateurs du malaise et de la culpabilité des occidentaux face à la réalité de notre époque : le long terme est systématiquement associé avec le « non-profit » mais aussi, d’une façon délicieusement paradoxale, avec la notion d’innovation. Que peut-on lire entre les lignes ? Qu’il est urgent de trouver des solutions respectueuses des autres cultures afin de faire oublier que nous avons, plusieurs siècles durant, pillé le reste du monde avec cupidité.

Innover pour partager. Etre équitable et faire autrement. Comment organiser le regard du consommateur et le guider vers une solution dont l’avantage concurrentiel serait le respect d’une éthique ou d’une charte de bon comportement ? Une solution dans laquelle il se reconnaisse en tant que membre d’une communauté ? Dans les rayons des hypermarchés, les labels écologiques côtoient désormais les labels religieux. Les produits « commerce équitable » sont voisins des produits « halal ».

L’apport spécifique du méméticien est une nouvelle façon de décoder comment une niche de pratiques (par exemple des pratiques d’achat et de nutrition) s’organise autour d’attracteurs symboliques qui font échos aux systèmes de valeurs propres à une communauté, que celle-ci soit composée de bobos ou de musulmans pratiquants. Ces attracteurs symboliques prennent force d’être par leur capacité à combler le vide structurel d’une société qui s’est employée au fil du temps à dissoudre toutes ses hiérarchies et toutes ses solidarités.

En parallèle, on observe dans l’écosystème des entreprises une prolifération de laboratoires - ou simplement « labs » - dont le domaine d’intervention varie, de l’amélioration des produits et services à l’exploration de pratiques managériales propres à rétablir le bien-être et l’engagement déficient des collaborateurs. La relation réinventée avec le citoyen-client-consommateur se compte fréquemment parmi les ressorts émotionnels qui nourrissent ces petites machines créatives. Une grande entreprise qui n’a pas au moins trois ou quatre labs peut se considérer en retard sur la tendance. Ce phénomène est à prendre au sérieux de façon très positive car il démontre la capacité des organisations à restaurer leur propre potentiel de surprise et de transgression. Il capte une énergie altruiste qui sommeillait dans le cœur des salariés. Par ailleurs, il fédère des agents de changement insatisfaits dans le système de pouvoir hyper-rationaliste en place, souvent culturellement en avance sur le milieu ambiant, moins accro à la réussite que les cadres occupant des postes à responsabilités au-dessus d’eux (ou d’une autre façon) et aptes à les conseiller dans le meilleur des cas.

Aujourd’hui, dans les nombreux réseaux d’action trans-organisationnels qui fleurissent, au mépris des frontières entre les institutions, ces acteurs se côtoient, échangent, ressourcent leur énergie dans un climat de respect mutuel et de plaisir puisé au cœur de leur expérience personnelle de la révolution. Il en résulte un tissu fortement maillé ou prennent corps des clubs, des associations, des labos et des labels.

Comme je suis un blogueur plutôt calme et confiant, je reprends la plume à la suite de mon post d'il y a trois ans (!) en novembre 2008 au sujet du salaire des dirigeants... By the way, c'était juste avant l'élection de Barack Obama. Oui, finalement, "on pouvait", et oui, finalement le monde a un peu changé.

Quelques régimes qui paraissaient pourtant bien accrochés se sont effondrés. Quelques pays se sont avérés plus endettés qu'on ne voulait bien se le dire. Des illusions de puissance se sont perdues.

Le monde occidental est en train de devenir plus pauvre, tandis que d'autres pays deviennent plus riches. Est-ce un bien ou un mal ? C'est en tout cas un facteur de réduction des inégalités économiques. Les classes moyennes progressent en Chine, en Afrique, en Amérique latine, dans le monde Arabe.

 

Et donc, on a vu des patrons renoncer à une partie de leurs revenus. On a vu plus récemment les très riches en Europe occidentale commencer à supplier qu'on les taxe davantage pour participer symboliquement à l'équilibre du budget. On aurait tort de se moquer de cette attitude. Mais on aurait tort de s'en satisfaire complètement.

 

Ce que l'on ne sait pas toujours, c'est que ce renoncement, qui a été médiatisé dans le cas de patrons célèbres, s'est aussi pratiqué chez de petits entrepreneurs pour qui les montants en question comptaient réellement. Pour qui c'était une véritable privation.

 

En parallèle, d'autres dirigeants ont vu augmenter leur rémunération entre 2009 et 2010. La plupart ont essayé de le faire discrètement jusqu'à ce que quelqu'un appuie sur le désormais célèbre bouton "signaler un abus" !

"Signaler un abus", ce geste potentiel si tentant, cette invitation qui nous chatouille la souris quotidiennement sur toutes les pages du web, finit par devenir l'arme la plus commune en se translatant de contexte en contexte. Ce petit bout de code, ce mème vit dans des solutions qui frappent de plus en plus spontanément celui qui se sert sans demander et croit que personne ne s'en apercevra, que c'est sans importance...

Aujourd'hui, il ne se passe pas une semaine, que dis-je, une journée sans qu'un article dans les médias n'épingle quelque boss victime d'une augmentation de salaire. Ce qui change aujourd'hui, c'est qu'à force d'en parler, à force de décrypter le processus, on commence à bien comprendre que les revenus sont comparés entre eux sur une base internationale et non plus comparés à un travail fourni, ou considérés comme la compensation d'un effort ou d'un risque. Quel risque peut on déclarer affronter lorsque l'échec sera très probablement récompensé, alors que des centaines d'anonymes en subissent les contrecoups ?

 

Aujourd'hui, on peut se poser la question :

Que compense-t-on ?

Que récompense-t-on ?

 

 

Nous sommes le 11 décembre 2011.

A bientôt,

Pascal

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous l'avez certainement toutes et tous remarqué depuis quelques semaines. La mutation qui s'annonçait progressivement, à quelques signaux avant-coureurs, s'est produite de façon visible, oserais-je dire massive en ce début d'année 2011 : celle qui se contentait souvent d'être "bonne" a maintenant commencé à devenir "belle".

 

Bien entendu, je veux parler de l'année que l'on vous souhaite. Combien de fois au tournant de ce nouveau nouvel an, vous a-t-on souhaité non plus une bonne année mais une belle année ?

 

Vous êtes-vous demandé pourquoi cette mutation se produit ? Comment elle se produit ?

Je me suis amusé à relever quelques observations, que je vous invite à confirmer ou infirmer dans les commentaires de ce post. Au passage, je signale à ceux et celles qui sont toujours à l'affut d'exemples de mèmes faciles à observer, que le remplacement tout simple d'un adjectif par un autre sans que rien quasiment ne change tout autour, constitue un magnifique exemple de mème mutant ! Ben quoi, c'est juste une mode, diront les rabat-joie ? Justement, ne tombons pas dans le piège d'appeler une mode n'importe quel phénomène qui se propage dans la société.

 

La mutation n'est pas directement liée au nouvel an, mais plutôt au rituel du souhait, car elle a commencé par de nombreuses occurrences de "belle soirée", "belle nuit", "belle journée", etc.

 

La propagation par imitation est manifeste, et probablement accélérée par le fait que les formules de souhait sont monnaie courante dans les médias, principalement audiovisuels. J'ai entendu sur les ondes de Radio France un nombre croissant de souhaits de "belle soirée" ces derniers temps.

 

Ma mémoire indique que la majorité des usages de cette nouvelle façon de s'exprimer vient des femmes (au point qu'un ami facétieux soulignait que pour les hommes, "il importe peu qu'elle soit belle, si elle est bonne..."). Plus sérieusement : écoutez bien, chaque fois que l'on vous souhaite une belle soirée, une belle nuit ou une belle année, il s'agit probablement d'une femme.

Les femmes se sentent-elles actuellement responsables de relancer de façon innovante la machine relationnelle fatiguée de la société ? Si c'était le cas, cela constituerait un élan transpersonnel, non coordonné, basé uniquement sur l'adoption de proche en proche d'une innovation avec laquelle on se sent mieux.

Y a-t-il une bifurcation due au fait que les femmes ont moins de réticence à l'adoption de cette nouvelle pratique (on pourrait dire que cette mutation mémétique rencontre un terrain plus favorable chez les femmes).

Peut-on dire que les hommes ont depuis plus longtemps et plus profondément désinvesti émotionnellement le souhait rituel ?

Ont-ils été pris de court, et se retrouvent-ils à présent en retard, retard difficile à combler du fait que l'imitation de la formule avec croisement de genre est un peu plus "voyante", alors qu'elle l'est un peu moins à l'intérieur d'un même genre ?

Comme pour tout mème en diffusion rapide, l'innovation dans le souhait donne un surcroit d'attention envers celle qui l'adopte, mais cela n'a rien de féminin pour autant... ou alors... ?Serait-ce simplement une nouvelle coquetterie ? 

 

J'offre ce sujet de recherche mémétique à qui veut s'en emparer !

 

On peut supposer que la mutation ne concerne pour le moment que la francophonie, mais il n'est pas impossible que prochainement (voire d'ores et déjà) on se mette à souhaiter des "beautiful nights" à la radio et des "beautiful new years", quoique pour ce dernier souhait, la mutation entre "happy" et "beautiful" revête un sens différent. Ouvrez vos antennes sur les autres langues, mes amis polyglottes, et voyons si ce vieux rituel fatigué du lien social de proximité trouve ailleurs à se revigorer par un changement d'adjectif.

 

 

Expériences pour suivre le phénomène :

je me suis livré à l'exercice classique, j'ai googlé "belle soirée" dans l'onglet images, et je me suis vu proposer deux formulations alternatives : bonne soirée et bonne nuit, comme si je m'étais trompé, preuve qu'on est au début du phénomène. Le plus significatif est que si l'adjectif "belle" réagit dans le texte, en revanche les images, elles, comportent toujours le mot bonne, qui sera plus long à remplacer. clochette.png

On peut interpréter ce retard en disant que la propagation de la mutation se fait par imitation orale et non visuelle. Il faudra encore du temps pour que les personnes qui se livrent à l'exercice d'illustrer graphiquement les souhaits trouvent un intérêt à le faire.

La pratique orale devance la demande, et le souhait de "belle année" relève encore de ce que nos amis chasseurs de tendances appellent "early adoption". Guettez donc les premières cartes de voeux imprimées avec les mots "belle année".

Actuellement, si vous tapez "belle année" dans google images, vous n'aurez que des images qui incluent l'adjectif "bonne" dans le graphisme.

 

Alors, écoutez bien : le méméticien de service vous dit : il y aura prochainement des dessins comportant la mention "belle année" quand vous taperez ces mots dans Google images.

C'est une prédiction fondée sur le fait qu'aucune forme alternative ne se manifestera. Il faudrait qu'il apparaisse une forme prédatrice (genre grosse parodie humoristique) mais pour qu'elle apparaisse, il faudrait attendre que les pratiques "belle année" pullulent au point d'attirer des prédateurs. Je parie que les solutions opportunistes consistant à vendre des images correspondant à la tendance viendront avant.  

 

 

Et maintenant, cher amis, je vous souhaite une magnifique, joyeuse, brillante, aimable, divine, appétissante, riche, célebre, intelligente, gentille, élégante, amusante, gourmande, gracieuse, singulière, chaleureuse et douce année 2011 !

 

 

 

 

 

 

 

C'est la seule chose de vraiment utile que nous ayons à faire, nous autres qui nous croyons en charge. Restaurer, partout où nous le pouvons, la capacité du monde à se régénérer, à rester vivant et vivable. Et ensuite lui foutre la paix !

Qu'est-ce que j'appelle "le monde" me demanderez-vous ?

Je parle bien sur de la société des humains, mais aussi de l'écosystème matériel et immatériel... par écosystème immatériel j'entends le monde des idées, des images et des mouvements. Celui où résident les lois, les arts et les sciences.

Toutes ces choses sont liées, c'est d'en parler séparément qui les sépare. Malheureusement les mots nous y obligent.

Mais les cloisonnements ridicules que nous imposons dans le savoir et dans l'agir ne doivent pas nous empêcher de voir la formidable puissance auto-organisatrice du vivant élargi (je persiste et je signe) aux choses humaines.

 

J'ai le plaisir, depuis quelques mois, de participer à un groupe d'échange et de veille qui s'appelle "Société Rêvée", sous la houlette de mon ami Alain de Vulpian. Voici la page pour lire nos notes de travail remarquablement mises en forme par Alain.

 

Les experts diraient que je suis passé en phase rêveur (et en mode militant quelques minutes par mois...) Je ne suis pas le seul. Il me semble qu'une partie de la société des gens ordinaires et extraordinaires se prépare à suivre ce chemin pour son plus grand soulagement et le soulagement de tous.

 

Protéger l'autonomie des autres, et respecter l'autonomie des choses : voilà un projet pour aujourd'hui.

Il faut d'abord convaincre ceux dont la passion est de solutionner, de diriger, de calculer, de réguler, de proposer, d'imposer, de punir, et de profiter au passage... de bien vouloir se détendre un peu.

 

Je ne recommande pas l'inaction pour autant. Seulement la prise de recul suffisante pour voir l'artificiel comme partie intégrante du naturel. Pour observer la spontanéité des vagues d'émergence de systèmes régulateurs et de systèmes libérateurs. Pour voir que les récriminations en tout genre sont de justes effets de résistance du tissu social, et que l'existance même de nos sentiments de révolte contre l'inacceptable démontrent que nous sommes encore en mesure de garder le monde en bon état de marche. Donc, ne nous endormons pas et ne nous énervons pas non plus.

 

Je n'écris pas très souvent sur mon blog ces temps-ci mais je vais faire une effort.

 

Promis.

 

Bonnes journées !

 

Pascal

 

Le sujet à surveiller, bien entendu.

Je voudrais juste marquer la date d'aujourd'hui et prendre le pari que d'ici peu, le débat grandissant sur la refondation des valeurs du capitalisme, allié à la double nécessité de faire des économies et de rétablir une relation de confiance "entamée" entre le sommet et la base dans les entreprises, va en conduire certaines à revoir de façon spectaculaire le système de rémunération.
Quand je dis "spectaculaire", c'est pour ne pas occulter l'effet psychologique et médiatique d'une telle opération. Les discussions auxquelles elle donnera lieu ne manqueront sans doute pas de piquant. Chacun défendra son revenu, et il faudra y regarder vraiment à la loupe, car la confiance suppose que l'on croit l'autre sincère.

Je ne suis pas un spécialiste de ce sujet. La première chose que je fais, comme tout un chacun, c'est de regarder dans Google le résultat de recherche "Salaires des dirigeants". Bon point de départ.

On trouve des études très sérieuses, comme celle de M. Broulliet de l'INSEE qui nous rappelle que des patrons, il y en a aussi beaucoup de tout petits, et qu'ils ne sont pas, en grande majorité, des "fat cats" ni des profiteurs mais des entrepreneurs responsables de la création d'emplois dans ce pays (comme dans les autres d'ailleurs). 

On trouve aussi des pages de presse emblématiques, jusque dans leur moindre détail, du système de valeurs qui est précisément en train de se faire rattrapper par l'histoire, en train d'être montré du doigt, en train de se réveiller avec une sorte de gueule de bois qui fait tout drôle le matin dans la glace.

Est-ce que ce sera seulement l'effet d'un réveil un peu glauque, comme dans le superbe film de Jan Kounen, 99F, d'après le roman de F.Begbeider ? Vite passé, vite retourné aux affaires ?
S'agit-il d'une évolution plus profonde, d'un changement de paradigme, comme disent déjà certains observateurs, d'une véritable refondation, d'une révolution douce ?
Sera-t-elle vraiment aussi douce que tout le monde semble aujourd'hui le souhaiter ? Pas si sûr.

Les bons pronostics en faveur de Barack Obama jettent une lueur d'optimisme sur cette refondation. Si cet événement, de portée mondiale, n'éclairait pas un peu le tableau, je crois qu'on y verrait beaucoup plus sombre.


On est le 2 novembre 2008.
Nous vivons un beau moment d'histoire.

Pascal Jouxtel



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