Dimanche 10 juin 2007

Sous le titre « Les espoirs déçus de la mémétique »,  l'article de Nicolas Journet (paru dans le N°183 de la revue Sciences Humaines) a le mérite de mettre brutalement les méméticiens en face de leurs responsabilités en leur jetant au visage : que produisez-vous ? Où en est le projet ? Est-ce qu’on est d’accord sur les notions de base ?

 L’article est disponible en ligne (malheureusement à titre payant) sur le site du Journal Sciences Humaines, mais surtout vous pouvez l’acheter en kiosque tout le mois de juin. Il est inclus dans un dossier sur l’imitation (sommes-nous des moutons ?).

 J’ai obtenu de l’auteur, Nicolas Journet, et de la revue de pouvoir citer quelques uns des points qui m’ont fait réagir en tant que président de la Société Francophone de Mémétique. Et en premier lieu, le fait que l’article ne mentionne hélas pas les réflexions menées en France autour du projet méméticien. Celui-ci, pris dans le sens d’une démarche davantage que d’une théorie, se définit plutôt comme « un projet de transformation de notre façon de penser le monde ».  Le dernier chapitre de Comment les Systèmes Pondent est consacré à ce projet.

 Ma réponse complète figure dans un post à part, intitulé « M² est-il menacé d'extinction ? ». Elle présente une mise au point sur les travaux de la SFM et sur sa posture. J’ai inséré ci-dessous des remarques plus spécifiques auxquelles Nicolas pourra répondre s’il le souhaite.

 

 « Comme les gènes, les idées se serviraient-elles des hommes pour croître et multiplier ? La théorie des « mèmes » prétend s’affranchir des contraintes de la biologie pour expliquer l’évolution humaine. Mais son succès est pour l’instant compromis. »

 (PJ : en réalité, la mémétique ne prétend pas du tout s’affranchir de la biologie, celle-ci formant le terrain indissociable de reproduction des pratiques humaines. Toutefois elle offre au couple inné-acquis l’articulation la plus élégante à ce jour, en posant l’existence d’un réplicateur autonome en co-évolution avec le gène.)

 

« (…) Fondamentalement, on ne sait pas grand-chose du mème, à part qu’il se duplique : ceux qui le font bien sont donc des modèles du genre, et les théoriciens se contentent souvent de citer en exemple – outre les airs de musique – des refrains, des poèmes connus, des proverbes, bref des lieux communs. Sous cet angle, l’action des « réplicateurs » est essentiellement celle d’une propagation horizontale d’idées, de motifs, de représentations, dont le succès constituerait la « culture ». Une des formes prises par le développement expérimental de la mémétique est donc celle de l’étude des phénomènes de contagion, et de ce que certains nomment la « culture virale ». Un bon exemple est donné par le psychologue Paul Marsden, contributeur au Journal of Memetics, qui, en 2001, réalise une enquête sur le caractère contagieux du suicide. Pour lui, la mémétique et l’étude de la contagion sociale sont une seule et même chose. Si, par exemple, il est prouvé que la médiatisation d’un suicide tend à en appeler d’autres, alors on dira qu’on a là un exemple de mème. »

 (PJ : n’oublions pas que les théoriciens ne citent des exemples que lorsque les journalistes les en prient pour faire passer le message (en trois mots SVP) à « nos auditeurs grand public ».  A part ça, je trouve que l’application – même métaphorique - d’un modèle viral pour expliquer la notion de mème entraîne parfois une simplification qui fait du tort au projet. Elle fonctionne bien pour l’exploration statistique de certaines pratiques élémentaires (comme téléphoner dans le train) et je l’accueille volontiers dans l’espace de travail méméticien (cf. le travail du regretté Aaron Lynch). Toutefois, si l’on considère la transformation des choses (e.g. la construction des espaces de silence dans les trains) j’aime mieux travailler avec un modèle évolutionnaire, à condition de bien distinguer le code de sa manifestation comportementale et surtout de ne jamais considérer l’homme comme créature mémétique mais la pratique instanciée dont la société des hommes est le théâtre.)

 

« (…) Pourtant, il y a un hic. Si les biologistes sont aujourd’hui pour l’essentiel néo darwiniens, ce n’est pas seulement à cause de la beauté des idées du naturaliste anglais, mais parce que la génétique du XXe siècle a acquis une connaissance de ce sur quoi porte la théorie de l’évolution biologique, à savoir les gènes. Les méméticiens n’ont jamais eu cette chance. Ils sont dans le flou. Qu’est-ce qu’un mème ? Un mot, une idée, une phrase, une suite d’instructions, une image, un comportement ? Tout cela à la fois, et rien en particulier. S. Blackmore est consciente de cette ambiguïté : imiter, est-ce suivre un exemple ou recopier un mode d’emploi ? Cet inconfortable flottement a fini par atteindre les plus convaincus. »

 (PJ : là encore, on a beaucoup avancé depuis, notamment en acceptant que le mème soit un objet frontalier entre des paradigmes qui ne sont pas encore habitués à communiquer, comme par exemple la biochimie du cerveau et l’organisation symbolique de la pensée. C’est pourtant tout l’enjeu des neurosciences aujourd’hui, si l’on en croit Stanislas Dehaene. On doit aussi accepter que le mème ne soit pas encore nommé de la même façon selon les disciplines ; JP Changeux parle de règles épigénétiques, ce qui est la dénomination « remontante » du mème par rapport à sa base neuroscientifique. Michel Serres, côté philo, aurait préféré le terme d’idème; non pas que ce mot poserait moins de problèmes que l’autre, mais ça lui fait davantage plaisir. Le plaisir, en épistémologie, c’est important !

 De fait, personne n’aime, en achetant un néologisme, le sentiment d’inféodation à son auteur - ici typiquement la diva un peu envahissante qu’est Dawkins – pas plus que l’inconfort d’avoir à déconstruire un édifice conceptuel auquel on a consacré des années de sa vie, au point qu’il est fortement câblé en dur dans votre cerveau. )

 

« (…) En 2002, B. Edmonds, fondateur du Journal of Memetics, « pique une crise ». Il publie un court article où il met ses collègues au défi de sauver la mémétique. Il leur enjoint de trouver au moins un exemple concluant, une théorie applicable et un bon modèle de simulation. »

 (PJ : Bruce Edmonds s’est impatienté, c’était légitime, et cela m’arrive aussi de pousser une gueulante sur la liste de discussion de la SFM parce que les méméticiens ne foutent rien. Mais cela met avant tout en question ses propres attentes en tant qu’éditeur par rapport au potentiel de reconnaissance du sujet. Si la mémétique tient un jour ses promesses qui sont énormes, tous les contributeurs seront récompensés par ce qu’ Howard Bloom présente comme un des plus puissants pôles de motivation de l’homme : le statut et la quête d’identité. Mais ce sont les petits-enfants de Bruce Edmonds qui en auraient profité !)

 « (…) Évidemment, cela ne veut pas dire que les méméticiens aient tous renoncé : D. Dennett, S. Blackmore, le biologiste Derek Gatherer, le cybernéticien Francis Heylighen ne cachent pas leur attachement à l’idée de mème. Ils ont espoir de voir la théorie s’affirmer, ne serait-ce que dans une « niche », celle de la simulation par exemple. En effet, le jour où un programme de simulation permettra de prévoir le succès mémétique d’une idée, la théorie aura gagné le droit de refaire parler d’elle. »

 (PJ : Il y en a aussi de ce côté de la côte, comme David Chavalarias ou encore Pierre-Yves Oudeyer. Rendez-vous, pour ceux et celles que la simulation intéresse, fin Juin à Epinal lors du 4e Séminaire de Mémétique Francophone.)

 

« (…) En attendant, la mémétique a du plomb dans l’aile. »

 (PJ : la métaphore du plomb dans l’aile est particulièrement éloquente, quand on imagine que le plomb est originaire d’une cartouche sortie d’un fusil, arme tenue par un chasseur qui par essence n’appartient pas au même monde que l’animal cible. Elle nous trace le chemin salutaire : celui d’un dialogue éventuellement contradictoire et malaisé entre les disciplines, plutôt que celui de la lutte pour le contrôle des territoires de la pensée.)  

 

Ennery, le 10 juin 2007

Par Pascal Jouxtel - Publié dans : Presse écrite
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus