L'autre jour, dans un débat, un auditeur connaissant un peu la mémétique m'a posé une question à laquelle je n'ai pas pu répondre à chaud car cela ne correspondait pas au thème ni au public de la présentation.

Je donne donc ici une réponse plus poussée à sa question, et je la ferai évoluer si vous avez la bonté de faire des commentaires ci-dessous.

 

Question : peut-on préciser la différence entre les mèmes et ce qu’on pourrait nommer tout simplement nos connaissances ?

 

Réponse 1 :

On m'a déjà posé la même question à propos des idées et des informations. Pourquoi avons-nous besoin d’un nouveau vocable ?

 

Les mots "connaissance", "idée" et "information" survivent ensemble depuis longtemps car ils servent différents usages et sont plus appropriés chacun à ses propres contextes. Or comme le soulignait Wittgenstein, le sens réside avant tout dans l'usage. Le mot « mème » est encore très jeune et très faible dans cet environnement de compétition sauvage, il ne survit parfois que sous l’aile protectrice de ses aînés ! Mais plus on l’utilise plus il se renforce.

 

Chacun d'eux définit son territoire d'usage. 

Le mot information, par exemple, suggère que la chose en question peut être conservée et transmise, qu'elle prend sens dès lors qu’elle est interprétée par un système qui la perçoit et l’accepte comme telle (cerveau ou machine) et enfin qu'elle continue à exister physiquement en tant que transformation du monde durant le temps intermédiaire où elle n’est pas perçue (encre sur papier, ondes radios, etc.)

Ainsi la mémétique pourrait être une « théorie évolutionniste de l’information ». Oui, ça fonctionne, d’ailleurs le « journal of memetics (JOM) » a comme sous-titre Evolutionary Models of Information Transmission (JOM-EMIT), passerelle destinée à accueillir les non méméticiens.

La limite, c’est que la mémétique fait aussi intervenir des moteurs d’action, des « drivers » (comme arriver en tête) ou des « stratégies » (le feu est rouge, je m’arrête) qui au sens strict ne sont pas des informations. Ils ne le deviennent que quand on en parle. Ce sont des circuits éduqués de traitement de l’information. La technique d’un artiste ou d’un sportif peut-être imitée mais n’est pas en soi une information. Une partie du processus qui transforme le mème en événement, en ce que nous appelons une « solution instanciée » est en quelque sorte câblée en dur dans le cerveau.

Bien sûr, au sens plus large qu’utilise Henri Laborit, par exemple, on peut parler d’information-structure pour évoquer la conformité des organes avec leur état de fonctionnement nominal, et donc par exemple la capacité structurelle du cerveau à transformer du code en action.

Jean-Pierre Changeux, pour sa part, parle de règles épigénétiques pour décrire des manières de traiter l’information neurochimique, produites à la demande par le cerveau selon des processus naturels mais avec des résultats bien différents d’un moment à l’autre et d’une personne à l’autre. 

 

Il faut bien avoir conscience de cette gradation entre le câblage épigénétique plus ou moins durable du cerveau et la transmissibilité des mèmes qui trouvent plus ou moins aisé de s’y faire accueillir. C’est cette « différence de profondeur » qui gène les spécialistes de l’apprentissage et explique leur résistance : ils savent bien que pour acquérir de nouvelles règles épigénétiques cérébrales un tant soit peu stables, il faut déconstruire partiellement d’autres schémas préexistants et que cela prend du temps. Du coup, ils n’adhèrent pas à la notion de code voyageur qui s’implante rapidement dans les esprits. C’est qu’ils ne sont pas allés jusqu’au bout de l'idée qui fait considérer la solution comme créature et non pas l’homme. Il s'agit d'un "décollage" entre la solution et l'homme à travers lequel elle prend vie. Ce décollage peut avoir lieu à des niveaux de profondeur variable. 

Par exemple, pour un potier, le fait de réaliser 30 pots à une anse et 3 pots à 2 anses plutôt que l’inverse ne met pas en question son geste d’artisan mais son rôle en tant que membre de la société transmetteur de bonnes solutions. Il y a autre chose dans le concept de mème que dans celui d’information.  Il y a aussi la relation entre le « script » et sa traduction en actes par l’acteur. Il y a aussi la place de l'homme dans la société. 

 Le mot connaissances (je garde le « s » pour bien les distinguer de la Connaissance) suggère bien la cognition, c’est-à-dire la présence humaine à travers ce mélange indissociable entre l’information et le système d’interprétation culturel qui va avec. On peut imaginer des sommes de connaissances enfermées dans des bibliothèques, mais le système culturel d’interprétation devra être enfermé avec elles, faute de pouvoir les décrypter si on les rouvre.

On associe intuitivement au terme de connaissances - des données, c’est-à-dire essentiellement des mots, des images, des sons, des chiffres, et toutes leurs combinaisons possibles. Mais on se sent à l’étroit dans cette notion dès que l’on aborde les règles qui gouvernent l’action. Ce n’est pas pour rien que les experts en Ressources Humaines ont éprouvé le besoin de distinguer des connaissances les savoir-faire et les savoir être, avant de troquer ces notions contre des modèles plus modernes à base de compétences ou de comportements.

Il y a autre chose dans le concept de mème que dans celui de connaissances. Il y a aussi de l'action. Le mème est une connaissance actionnable, un élément d'information modificateur de comportement.

Le mot idée, enfin (du grec Eidos qui signifie aussi la forme, c’est-à-dire une altération du réel perceptible et potentiellement porteuse de sens), a progressivement dérivé, à mesure que les courants d’échanges entre humains s’intensifiaient et se complexifiaient, jusqu’à définir des agrégats de sens plus aisés à manipuler mais plus éloignés de la forme élémentaire.  Les idées sont aujourd’hui plus proches des memeplexes de Sue Blackmore que du mème élémentaire. Le mème qui marque la différence entre une oreille à 2 piercings et une oreille à 1 piercing ne réclame pas forcément d’être appelé « idée » (même s'il est vrai que l'on peut dire « j’ai une idée, je vais me faire un deuxième piercing à l’oreille ! »).

Aujourd’hui, on n’emploierait pas le terme d’idée pour parler d’une coutume, d’une forme géométrique, d’un choix technologique ou d’une option dans une règle.

Si l’on fait la distinction entre le mouvement du fou et celui du cheval aux échecs, est-il plus confortable de parler de deux idées, de deux informations, de deux connaissances, ou de deux mèmes ? Au sens de l’informatique, il s’agit de deux méthodes. Si l’on envisage la réplication des deux attitudes possibles vis-à-vis d’un mendiant dans la rue : donner ou ne pas donner, parle-t-on de deux idées, de deux connaissances, de deux informations ou de deux mèmes ? Etc.

Les mèmes doivent nous donner une souplesse opératoire en plus : ils concernent la connaissance et l’action, ils sont traduits par un système d’interprétation culturel humain mais ils existent aussi à l’état passif dans le monde matériel partagé. Enfin, ils s’expriment sous l’apparence de données, mais aussi de règles, de gestes,  d’algorithmes, d’attitudes ou de méthodes.

 

Richard Brodie a introduit en 1996 une classification qui faute de mieux, est encore assez valide : des mèmes de distinction qui font le contour de définition des choses (un triangle), des mèmes d’association qui lient les symboles, les émotions et les communautés (pin-up - camion), et des mèmes de stratégie qui déterminent l’action à la façon d’un programme (Interdit je fais pas).

 

J’ai proposé dans Comment les systèmes pondent une classification suivant une approche légèrement différente, avec des mèmes logiques, symboliques, pratiques et neuronaux. 

 

Si nous voulons inviter les chercheurs d’autres disciplines dans notre maison, il faut que notre passerelle soit accrochée chez nous par le mot « mème » et chez eux par d’autres mots déjà communément définis, faute de quoi nous serons à la fois des SDF de la science et des envahisseurs parasites.

 

 

Réponse 2  

Seule la connaissance d’un mème est une connaissance ! Mais la connaissance du mème est-elle le mème ? C’est toi qui transformes le mème en connaissance dès lors que tu le connais. Bien sur, dès qu’on y pense, le mème devient connaissable. Mais est-ce nécessaire à sa propagation ?

On bute ici sur un problème spécifique à la mémétique. Nos processus d’exploration sont d’une nature identique à ce que nous explorons : la recherche en mémétique est composée de solutions mémétiquement codées. Ivresse de l’autoréférence, parfois dangereuse, inhérente à cette nouvelle épistémologie qui séduit et donne un violent coup d’accélérateur à la connaissance de l’homme mais qui pèche par toutes les portes ouvertes au manque de rigueur, au n’importe quoi.

Là encore, on est à l’articulation entre la connaissance et l’action, entre l’individuel et le collectif. Choisir le SMS ou le contact vocal, choisir de porter un foulard ou de n’en pas porter, choisir de déjeuner d’un sandwich ou d’un bol de riz ne relève pas à mon sens de la connaissance. Pourtant, dès que tu y penses, dès que l’attention se porte sur le choix, il parait nécessaire de connaître pour agir, et l’on pourrait dire que les mèmes transitent obligatoirement par le connu. Mais ils sont nombreux à y transiter, et tous ne se transmettent pas aussi bien.

On pourrait dire aussi que l’étendue de nos connaissances détermine les frontières de notre univers. J’ai visité un jour une station service fréquentée exclusivement par des camionneurs. On devinait leur univers et leur façon de vivre en explorant les rayons, en voyant ce qui leur est proposé pour se nourrir, pour se distraire, pour se tirer d’embarras. Il y avait là un monde cohérent. Il y avait plus dans cette forte impression de coadaptation entre les outils, les livres et les saucisses en sachet que n’en recouvre le concept de connaissances. On aurait pu dire que dans cette boutique il y avait tout ce qu’ils connaissent, mais cette limitation est un effet de la coadaptation des mèmes et non pas leur origine. Les produits étaient coadaptés par les contraintes de la vie en cabine, celles de la taille de la boutique, celles de la durée de séjour de chaque client dans la station, etc. Les éléments sont sélectionnés d’abord, et ils sont connus ensuite.

Les mèmes sont peut-être tous connaissables, mais c’est leur transformation en solution instanciée qui exprime leur véritable réalité.

 

Réponse 3 :

Il existe des usages où certaines alternatives au mot mème peuvent s’avérer fécondes. Notamment pour éviter l’auto-référence qui affaiblit totalement la démonstration.

J'ai utilisé l'expression "forme connaissable" dans la rédaction du théorème de propagation, que je te rappelle ici :

 

« Toute forme connaissable capable d’influencer les comportements de façon perceptible et répétée se propage spontanément en générant, de proche en proche, des manifestations apparentées mais non nécessairement identiques.

La propagation d’une forme s’opère en utilisant de façon croissante les ressources disponibles en temps, espace et énergie, et se prolonge tant que ladite forme trouve des ressources à utiliser.

Le temps utilisé par une forme est la somme des temps vécus par ceux chez qui cette forme est perceptible, entre une limite initiale et une limite finale.

L’espace utilisé par une forme à un instant donné est la somme des portions d’espace affectées simultanément par cette forme, y compris les portions d’espace d’où cette forme est perceptible.

L’énergie utilisée par une forme est égale à la quantité totale d’énergie transformée par les participants au cours des expériences vécues pendant lesquelles cette forme est perceptible. »

 

René Thom, dans sa « sémiophysique », est allé jusqu’à préciser la double nature d’une « forme connaissable qui se propage » en distinguant les saillances (éléments formels distinctifs qui permettent de percevoir) et les prégnances (champs sensibles mais informels qui se propagent)

On pourrait imaginer une sorte de démonstration par l’absurde du fait que les mèmes sont connaissables en arguant que si un mème était inconnaissable, il ne se transmettrait pas d’une solution à l’autre. Je n'en suis pas si sûr...

Connaissez-vous un mème inconnaissable qui se transmette à travers des solutions perceptibles ?

 

(…)

 

Finalement, je crois qu’on a tout simplement besoin d’un mot nouveau pour définir un nouveau champ d’usages. Réciproquement, l’apparition d’un nouveau mot entraîne de nouveaux usages et définit à son tour un nouveau champ de la connaissance.

 

J’espère que vous n’avez pas trop mal au crâne.

Pascal

 

 

 

 

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