Rappelez-vous, dans ce même blog le 2 novembre dernier, j'évoquais d'une manière, comme toujours rapidement brossée et très superficielle, un écho des médias
laissant prévoir que ça allait bouger autour de la rémunération des dirigeants. Bon, ça s'est un peu vérifié...
Partager de façon responsable les gains et les pertes, retrouver une relation de confiance avec la base, contribuer à redresser les comptes par une sobriété exemplaire, tels étaient les
thèmes et enjeux d'une remise à plat de la paie des "highest rankers".
Récemment la question a dévié sur un autre terrain, celui du financement du chomage partiel.
On a vu chez Renault un exemple d'appel à la solidarité des cadres et ingénieurs envers les ouvriers et agents de maitrise touchés par le chômage partiel.
Afin que ces derniers puissent être indemnisés plus largement, le constructeur fait appel à un fond spécial d'abondement, sorte de "pot commun" où les cadres sont amenés à cotiser avec leur
propres jours de RTT.
En fait, ce système permet également de rendre possible le chomage partiel des cadres, dont la rémunération ne peut être réduite selon un accord de branche. Donc s'il rentrent chez eux,
c'est partiellement à leur frais. L'automobile a toujours été un laboratoire social.
Voici quelques commentaires par l'Usine Nouvelle, la CFDT, L'Express, ou encore des salariés qui réagissent sur le blog Mamantravaille
(que je découvre au passage et qui me semble aussi un phénomène à suivre...).
Encore une fois, cette question de la solidarité forcée pose le problème du niveau à partir duquel l'encadrement des grandes entreprises commence à passer, d'une solidarité naturelle avec la
base, à une solidarité économique avec la structure. N'oublions pas que dans l'industrie, un ingénieur est un ouvrier intellectuel !
Il faudrait absolument regarder comment le même phénomène trouve son équivalent dans les banques, par exemple, où la question de la production se pose d'une façon moins cruciale, bien que l'on y
parle de plus en plus "d'usines" pour les centres de traitement...
Reste la question "de mémétique" qui me
semble encore à explorer : que faire de tout ce temps libre qu'on n'a pas voulu ?
On n'a pas encore assez de recul pour évaluer les effets de ces périodes de chomage partiel, quelle que soit la catégorie socio-professionnelle.
Il y aura surement des moments très durs et des situations proches du "manque" pour des personnes qui se retrouveront chez elles d'un coup, sans l'avoir anticipé ni voulu.
Il y aura surement des impacts sur la santé pour ceux qui se sentiront rejetées par leur entreprise, effets comparés par Howard Bloom (cf Global Brain) au phénomène de
l'apoptose (le suicide programmé des cellules qui n'est empêché que par un message de l'organisme signalant "on a besoin de toi").
Il y aura surement beaucoup de perturbation dans le fragile équilibre psychologique des ménages...
Mais il y aura de toute façon une abondance (en régime transitoire) de "temps de cerveau disponible".
Or la théorie mémétique, telle que je
la comprends, nous dit que le temps de cerveau - ainsi que sa forme collective, la bande passante sociale - est la nourriture de base des activités humaines, de la brosse à dent au culte
hebdomadaire, en passant par le travail et les loisirs organisés. Le temps libre en jachère, tant qu'il n'est pas encore approprié ni "canalisé" par des solutions récurrentes (nouveaux
loisirs, nouvelles habitudes, nouvelles préoccupations) représente l'équivalent d'une source de nourriture disponible pour des solutions prêtes à se reproduire en abondance.
Un peu comme un étang qui se retrouverait du jour au lendemain surchargé de nutriments par le déversement de ruisseaux dus à des pluies inhabituelles, ayant traversé des zones
habituellement riches et fertiles.
Un peu comme un verger à l'abandon, que ses habitants absents n'auraient pas pu récolter, et dont les fruits mûrs joncheraient le sol.
Pouvons-nous prédire ce qui va trouver à se développer, à consommer ce temps, voire à façonner une nouvelle niche culturelle, comme on le voit depuis plusieurs années avec les blogs ou la
vie associative de quartier ?
Voilà qui éveille ma curiosité. On dit toujours que les méméticiens se gardent bien de faire des prévisions.
Je pense justement que dans une époque perturbée comme celle que nous vivons, ils peuvent se décomplexer carrément, vu la pertinence des systèmes de prévision et de régulation classiques
!
Il ne faut certes pas oublier la
complexité des choses, qui rend la prédiction intrinsèquement défaillante, mais au moins, décrypter les mécanismes à l'oeuvre dans une situation observée peut donner une bonne idée de ce qui est
en train de se produire.
Qu'en pensez-vous ?
http://fr.wikipedia.org/wiki/Minist%C3%A8re_du_temps_libre
Un non-événement récent venait rappeler cette idée et son "torpillage" :
20 février 2009
Lettre d"André Henry, ancien ministre du Temps Libre :
"Monsieur,
Le Dauphiné Libéré du 4 janvier dernier publie une « révélation » de votre part. Vous auriez, par un article anonyme dans le Monde, « torpillé » le Ministère du Temps Libre ! Quelle révélation ! 48 h après, je savais qui était l’auteur – vous – et deux personnes étaient prêtes à confirmer. J’ai décidé de me taire pour ne porter aucun tort au Cabinet d’Edwige Avice. Même si nos relations n’étaient pas chaleureuses, je ne suis pas du genre à profiter d’une imbécillité qui qualifie son auteur. Mais, voyez-vous, j’ai toujours gardé sur moi, votre nom… et même vos adresses. Témoignages d’une petitesse.
En réalité, vous n’avez rien torpillé du tout.
Au contraire, les témoignages de soutien qui ont suivi, y compris à l’Élysée et au gouvernement m’ont plutôt conforté.
Mais à quoi bon vous dire tout cela. Ce misérable secret était encore trop lourd pour vous, vingt-cinq ans après ! Vous avez du avouer, à vous-même, et à un journaliste sans doute trop heureux du scoop ! Et quel scoop !
Monsieur, je vous assure de tout mon mépris.
(Ancien ministre du Temps Libre)"
Ce temps libre qui serait à la disposition des employés soumis à du chômahe technique est effectivement un problème que l'on peut soulever une nouvelle fois. "Que faire de tout ce temps libre que l'on n'a pas voulu ," selon ta formule Pascal ? Je suis sûr que tu connais les principes de l'Éducation Populaire et m'est avis qu'il suffirait de rendre ces moments gratifiants aux yuex de ces employés "en manque" de travail pour leur faire prendre conscience que le plein-emploi du temps de cerveau n'est pas nécessairement un pensum ou une sorte de punition, bien au contraire. Mais pour ce faire, il faudra raisonner comme dans les Universités Populaires et proposer des activités qui susciteront de l'intérêt et de la motivation.
Je n'aime pas trop l'expression "temps de cerveau disponible". Moi qui suis dégagé depuis dix ans de tout impératif professionnel, je ne connais pas de moments où mon misérable cerveau est en situation de vacuité : je lui fais faire mille choses dans une journée qui commence un peu plus tard que celle d'un salarié mais qui se termine aussi beaucoup plus tard. Le Lay est à côté de la plaque s'il veut conditionner les esprits dans ce sens pour mieux vendre de la pub et transitivement les produits qu'elle vante.
Personnellement, j'aimerais utiliser les temps de cerveau disponibles pour rendre les personnes plus libres, les armer face à ces manipulations innommables. Un homme libre est une personne dont la conscience a été éveillée et aiguisée. Tu dis cela à propos de la mémétique, affirmant qu'elle peut permettre de se décontionner. Je le dis aussi en pensant à l'éducation populaire.
Maintenant, comment organiser tout cela ? À partir de l'entreprise elle-même ? Dans d'autres lieux, d'autres structures ? Sûrement pas par la télévision privée et pas davantage avec le service public, sauf émissions d'exception.
Pour la solidarité, bien sûr, nous paieront tous. Il faudra bien ! Je suis d'accord avec ton analyse méméticienne : il va falloir s'approprier et canaliser le temps libre par des solutions nouvelles qui pourront se reproduire en abondance si elles sont pertinentes c'est à dire adaptées à la situation nouvelle. Je prédis que ce sera une obligation de réussite sinon, il y aura du shtroumpf dans les espaces publics.
Mème de l'utilisation judicieuse du temps libre ou mème du temps de cerveau bien rempli de manière équilibrée ?
J-P
On reproche à la mémétique, son absence de "prédictions", or :
- les systèmes reconnus actuels, possèdent toujours un degré d'incertitude (bourse, météo, écologie, ...)
- il est plus utile de discuter des engrenages, interactions et forces en jeux, plutôt que du résultat. Car c'est avec cette machinerie que l'on pourra agir, le résultat final ne pouvant être qu'un petit plus pour se motiver.
On croise souvent des personnes, qui rêvent d'une mémétique prédictive, qui confirme que tel "machin" remportera plus de succès que tel "truc".
Mais on a jamais vu cela, dans le domaine boursier, météo, écologique, biologique... Au mieux on a des résultats avec des différences de probabilités. Au pire, les prévisions se trompent assez pour que la prévision n'ait aucun intérêt.
Par contre, ce que l'on peut faire, c'est mieux comprendre pourquoi et surtout comment, "machin" a plus de succès que "truc". Nous pouvons aussi changer certaines méthodes d'action, d'observation, et de réaction.
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