Lisez l'extrait ci-dessous (pages 306 à 310 de CLSP) et vous verrez que l'interprétation un peu "colorisée" de mon approche par Télérama ne rend pas complètement justice à la question délicate : La mémétique fournit-elle des techniques pour éveiller l'homme ou pour l'asservir ? Les deux, mon général !

Il faut toujours se garder de ce que Morin appelle "la pensée mutilante".

Par ailleurs, on ne saurait m'accuser, en tant que co-fondateur de la Société Francophone de Mémétique, d'être un pion à la solde de l'Oncle Sam.

Extrait

"Nous pouvons trouver dans la recherche mémétique un algorithme « déconditionneur » conduisant vers une nouvelle posture, un nouveau regard sur les pressions qui nous forcent à agir. Jusqu’à présent, les réflexions sur l’éthique nous ont laissés, soit avec de dangereuses et utopiques prétentions à l’universalité, soit avec des boussoles utilitaristes qui n’indiquent jamais le même nord. On constate avec amertume que les principes de morale qui peuvent guider vers de bons choix sont de même nature que les éléments qu’ils ont à juger. Ils sont simplement situés plus haut dans une hiérarchie intégrative. Que faire si les règles de l’éthique et les messages de la propagande sont écrits dans le même langage ? Chaque fois que nous croyons quelque chose, nous devons nous demander pourquoi nous croyons cela, d’où cela nous est imposé, et surtout, accepter que ce que nous croyons constitue une simple alternative en conflit avec d’autres alternatives, et que celle qui réussira le mieux à se reproduire finira par devenir la vérité locale.

J’ai voulu montrer que le mème des mèmes ne peut plus être oublié une fois qu’on a fait sa connaissance. Il laisse toujours une trace de lui-même, et ne vous lâche plus jusqu’à ce que vous décidiez de vous pencher réellement sur les mécanismes de la société qui vous environne et jusqu’aux racines de vos propres convictions. J’aime cette idée Voltairienne d’un algorithme philosophique voyageur, contagieux, qui stimulerait la réflexion et chasserait progressivement tout fanatisme.

Après le passage de l’acide désINTOXyribonucléique, on peut se demander ce qu’il reste de bon à garder dans notre morale, dans notre unité en tant que personne, et comment donner une suite intéressante à notre aventure collective. Ceux qui préfèrent la méditation ou l’engagement se passeront allègrement d’une telle démarche, courant le risque d’être malgré eux instrumentalisés par des systèmes. Cependant, pour ceux qu’une attitude scientifique intéresse, un grand chantier est ouvert afin de stabiliser les définitions, forger les outils d’exploration et identifier les données pertinentes. Tous les propos tenus actuellement sur la mémétique relèvent peu ou prou de l’une de ces trois voies : politique, spirituelle ou scientifique.

La quatrième, la plus discrète, consiste à commercialiser les résultats sous forme de techniques d’influence. En raison même de sa puissance d’interprétation du jeu humain, on ne sera pas étonné que dans un proche avenir, la mémétique fasse pousser de très nombreux praticiens dans les secteurs du conseil en management, de la communication et du marketing, bien avant que l’université ne lève une paupière. Tout dépend du rôle que celle-ci envisagera de jouer.

On assiste aujourd’hui, me semble-t-il, à une évolution du système de validation des productions de la pensée. Le fait même que vous ayez entre les mains un essai à caractère scientifique venant de la plume de quelqu’un qui n’est pas un universitaire en est un signe. On pourrait qualifier cela d’ouverture aux penseurs autonomes.

Le niveau d’instruction de la population française a progressivement augmenté au point qu’en ce début de siècle, 20% d’entre elle a suivi des études supérieures. Le temps de travail officiel est globalement en baisse. Il en résulte que les capacités de réflexion disponibles dépassent largement ce que l’état et les entreprises privées sont en mesure de financer à travers les travaux de chercheurs. C’est l’occasion d’une revendication intellectuelle venant du monde de l’entreprise, entre autres, notamment dans la sphère croissante du management. Les compétences qu’on y trouve en sciences humaines atteignent parfois un niveau de documentation et d’abstraction qui auparavant n’était réservé qu’aux métiers de l’enseignement ou de la recherche. Cela se combine hélas à la difficulté de trouver dans notre pays de vrais financements pour les chercheurs, financements à la porte desquels se pressent un nombre croissant de candidats hautement qualifiés ayant chacun déjà participé à des programmes scientifiques et signé plusieurs contributions.

Il est grand temps de voir éclater les modèles de financement de la science et d’en diversifier les sources, en gardant pour seuls critères le volume total de temps-homme sorti du circuit de production afin d’être rendu disponible pour la recherche, ainsi que la pluralité des lieux d’échanges. C’est ce qu’Internet est en train de réaliser, certains diront « pour son propre compte ». Il est criant de voir, dans l’évolution en cours, l’influence - à mon sens objet d’un questionnement philosophique très insuffisant - d’un réseau qui procure l’accès direct à tous les savoirs et modifie les circuits de validation des hypothèses. Le rôle joué traditionnellement par la communauté scientifique est maintenant partiellement joué par la communauté intellectuelle du web. Les caciques n’y font plus la loi. On peut y être lu dans le monde entier sans avoir jamais serré la main d’un éditeur ou d’un directeur d’unité de recherche.

J’y vois enfin le signe que la transdisciplinarité commence enfin à prouver ses vertus aux dépens d’une spécialisation devenue excessive et insupportable.

[...] 

Tandis que le bilinguisme franco-anglais se répand et que les équipes multinationales deviennent la norme, on peut toutefois regretter que les meilleurs ouvrages de vulgarisation ne soient pas traduits en français en-dessous d’un seuil de diffusion respectable ou à moins d’un audacieux pari, témoin d’un présupposé grandissant selon lequel les clients potentiellement intéressés lisent déjà couramment la langue de Darwin.

Notre chauvinisme prétentieux fait déjà l’objet de moquerie aux quatre coins de la planète, donc n’en rajoutons pas. Cependant, il me parait important qu’une école française de mémétique existe, tout simplement parce j’y appartiens et que je défends la spécificité de son regard ancré dans une tradition philosophique et scientifique propre. Après tout, n’oublions pas que nous sommes en train de parler de métissage culturel (ou si l’on veut, de « mémétissage ») ; il est bien question de la survie de nos mèmes dans le pool mondial et de la préservation d’une diversité culturelle contre l’uniformité imposée par des modèles dominants. Certains de nos amis américains vont d’ailleurs jusqu’à reconnaître que la mémétique pourrait sortir renforcée d’un petit apport de french credibility.(1)  Sa frêle tige n’en deviendrait que plus robuste.

J’admets que selon vos convictions personnelles, et pourquoi pas selon les jours, vous puissiez ressentir ces enjeux comme cruciaux ou comme insignifiants. Pour ma part, il est naturel qu’ils importent, bien sûr, mais pas au point de faire obstacle à un dialogue fécond et prometteur.

Il se pourrait que dans vingt ans (faites le test), on plaisante en repensant à la mémétique, cette mode évolutionniste des années 2000. On aura peut-être trouvé d’autres hypothèses encore plus passionnantes sur l’évolution culturelle et sur l’avenir de l’homme... mais on ne les découvrira que si l’on fait l’effort de les chercher. A moins que nos hypothèses timorées ne soient prises de court par une pratique de la vie en société qui se sera modifiée au fil des années plus rapidement que nos imaginations ne peuvent aujourd’hui l’entrevoir !"

(1) Source conversation privée avec Howard Bloom.

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