Vous l'avez certainement toutes et tous remarqué depuis quelques semaines. La mutation qui s'annonçait progressivement, à quelques signaux avant-coureurs, s'est
produite de façon visible, oserais-je dire massive en ce début d'année 2011 : celle qui se contentait souvent d'être "bonne" a maintenant commencé à devenir "belle".
Bien entendu, je veux parler de l'année que l'on vous souhaite. Combien de fois au tournant de ce nouveau nouvel an, vous a-t-on souhaité non plus une bonne année
mais une belle année ?
Vous êtes-vous demandé pourquoi cette mutation se produit ? Comment elle se produit ?
Je me suis amusé à relever quelques observations, que je vous invite à confirmer ou infirmer dans les commentaires de ce post. Au passage, je signale à ceux et
celles qui sont toujours à l'affut d'exemples de mèmes faciles à observer, que le remplacement tout simple d'un adjectif par un autre sans que rien quasiment ne change tout autour, constitue un
magnifique exemple de mème mutant ! Ben quoi, c'est juste une mode, diront les rabat-joie ? Justement, ne tombons pas dans le piège d'appeler une mode n'importe quel phénomène qui se propage
dans la société.
La mutation n'est pas directement liée au nouvel an, mais plutôt au rituel du souhait, car elle a commencé par de nombreuses occurrences de "belle soirée", "belle
nuit", "belle journée", etc.
La propagation par imitation est manifeste, et probablement accélérée par le fait que les formules de souhait sont monnaie courante dans les médias, principalement
audiovisuels. J'ai entendu sur les ondes de Radio France un nombre croissant de souhaits de "belle soirée" ces derniers temps.
Ma mémoire indique que la majorité des usages de cette nouvelle façon de s'exprimer vient des femmes (au point qu'un ami facétieux soulignait que pour les hommes,
"il importe peu qu'elle soit belle, si elle est bonne..."). Plus sérieusement : écoutez bien, chaque fois que l'on vous souhaite une belle soirée, une
belle nuit ou une belle année, il s'agit probablement d'une femme.
Les femmes se sentent-elles actuellement responsables de relancer de façon innovante la machine relationnelle fatiguée de la société ? Si c'était le cas,
cela constituerait un élan transpersonnel, non coordonné, basé uniquement sur l'adoption de proche en proche d'une innovation avec laquelle on se sent mieux.
Y a-t-il une bifurcation due au fait que les femmes ont moins de réticence à l'adoption de cette nouvelle pratique (on pourrait dire que cette mutation mémétique
rencontre un terrain plus favorable chez les femmes).
Peut-on dire que les hommes ont depuis plus longtemps et plus profondément désinvesti émotionnellement le souhait rituel ?
Ont-ils été pris de court, et se retrouvent-ils à présent en retard, retard difficile à combler du fait que l'imitation de la formule avec croisement de
genre est un peu plus "voyante", alors qu'elle l'est un peu moins à l'intérieur d'un même genre ?
Comme pour tout mème en diffusion rapide, l'innovation dans le souhait donne un surcroit d'attention envers celle qui l'adopte, mais cela n'a rien de féminin
pour autant... ou alors... ?Serait-ce simplement une nouvelle coquetterie ?
J'offre ce sujet de recherche mémétique à qui veut s'en emparer !
On peut supposer que la mutation ne concerne pour le moment que la francophonie, mais il n'est pas impossible que prochainement (voire d'ores et déjà) on se mette à
souhaiter des "beautiful nights" à la radio et des "beautiful new years", quoique pour ce dernier souhait, la mutation entre "happy" et "beautiful" revête un sens différent. Ouvrez vos
antennes sur les autres langues, mes amis polyglottes, et voyons si ce vieux rituel fatigué du lien social de proximité trouve ailleurs à se revigorer par un changement d'adjectif.
Expériences pour suivre le phénomène :
je me suis livré à l'exercice classique, j'ai googlé "belle soirée" dans l'onglet images, et je me suis vu proposer deux formulations alternatives : bonne soirée
et bonne nuit, comme si je m'étais trompé, preuve qu'on est au début du phénomène. Le plus significatif est que si l'adjectif "belle" réagit dans le texte, en revanche les images,
elles, comportent toujours le mot bonne, qui sera plus long à remplacer.
On peut interpréter ce retard en disant que la propagation de la mutation se fait par imitation orale et non visuelle. Il faudra encore du temps pour que les
personnes qui se livrent à l'exercice d'illustrer graphiquement les souhaits trouvent un intérêt à le faire.
La pratique orale devance la demande, et le souhait de "belle année" relève encore de ce que nos amis chasseurs de tendances appellent "early adoption". Guettez
donc les premières cartes de voeux imprimées avec les mots "belle année".
Actuellement, si vous tapez "belle année" dans google images, vous n'aurez que des images qui incluent l'adjectif "bonne" dans le graphisme.
Alors, écoutez bien : le méméticien de service vous dit : il y aura prochainement des dessins comportant la mention "belle année" quand vous taperez ces mots dans
Google images.
C'est une prédiction fondée sur le fait qu'aucune forme alternative ne se manifestera. Il faudrait qu'il apparaisse une forme prédatrice (genre grosse parodie
humoristique) mais pour qu'elle apparaisse, il faudrait attendre que les pratiques "belle année" pullulent au point d'attirer des prédateurs. Je parie que les solutions opportunistes
consistant à vendre des images correspondant à la tendance viendront avant.
Et maintenant, cher amis, je vous souhaite une magnifique, joyeuse, brillante, aimable, divine, appétissante, riche, célebre, intelligente, gentille, élégante,
amusante, gourmande, gracieuse, singulière, chaleureuse et douce année 2011 !