Dimanche 21 octobre 2007
Article publié dans "les entretiens du futur"

Une contribution autour de la Mémétique pour les Entretiens du Futur, de 3 méméticiens: Pascal Jouxtel (Consultant Eurogoup) , Eric de Rochefort (Président de Human Side) et Charles Mougel (Spinodo), tous les trois membres de la Société francophone de mémétique.

 
Vers un monde de l'entreprise plus "vivant" ?

 
 

"Si hier un économiste à inspiré Darwin, aujourd’hui la théorie de l’évolution s’installe dans les entreprises. Le monde culturel peut aujourd’hui être observé par des approches issues du monde du vivant (information, communication, organisation, formation, marketing, management, ...) Les entreprises les plus efficaces doivent en effet s’adapter aux changements culturels de plus en plus rapides, ou au contraire affronter des racines culturelles bien solides. La mémétique étudie ces évolutions culturelles. Avec une approche pluridisciplinaire, elle apporte un autre regard sur le monde de l’entreprise. Pour le méméticien, le monde de entreprise est un sujet d’études possible, parmi d’autres (politique, recherche, éducation, design, technologies, sports, arts, sciences, ...) Pour une entreprise, ajouter à son savoir penser, une vision méméticienne, permet de mieux comprendre les équilibres culturels et les tendances en cours. Depuis le siècle dernier, génétique et agriculture ne cessent de se rapprocher. De la même manière, aujourd’hui, les entreprises utilisent une approche évolutionniste, parfois même sans le savoir."

 

Telle était l'accroche rédigée par le méméticien vosgien Charles Mougel en guise de présentation du 4e Colloque de la Société Francophone de Mémétique, réunie à la pépinière d'entreprise Epinal Golbey. Ce séminaire intitulé "Mèmes & Cies" se donnait pour but d'explorer les regards réciproques de la mémétique et de l'entreprise. Cette réciprocité est exprimée dans l'introduction prononcée par Pascal Jouxtel à l'ouverture du séminaire :

 
 

"L’entreprise est un lieu privilégié de reproduction des modèles, un lieu où l’on parle volontiers de code génétique de la marque, de reproduction des bonnes pratiques ou d’évolution des comportements. Elle est au cœur de la production de ce monde qui nous entoure, au coeur de ce qui a « poussé » et s’est organisé de soi-même, naturellement, entre les gens et les choses, en réponse à nos besoins. Les produits, les services et les marques, les organisations et les métiers, sont les fruits naturels de l’évolution. L’entreprise remplit une fonction que rien d’autre n’assure, celle de relier matériellement, par son influence sur le réel, des enjeux planétaires, tels que le réchauffement climatique, la fin des ressources pétrolières ou la mondialisation des échanges, avec des réalités biochimiques comme les émotions ou la boucle de la récompense, qui régit la motivation de chacun d’entre nous." C’est pourquoi « la mémétique regarde l’entreprise, et l’entreprise regarde la mémétique ». Au cours de ce séminaire, c’est la mémétique qui regardera l’entreprise, en tant que terrain privilégié d’observation et d’expérience, mais sitôt que le fruit de nos discussions sera accessible en ligne, via le site http://www.memetique.org, alors l’entreprise pourra commencer à regarder du côté de la mémétique !"

 

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par Pascal Jouxtel publié dans : web
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Dimanche 10 juin 2007

Sous le titre « Les espoirs déçus de la mémétique »,  l'article de Nicolas Journet (paru dans le N°183 de la revue Sciences Humaines) a le mérite de mettre brutalement les méméticiens en face de leurs responsabilités en leur jetant au visage : que produisez-vous ? Où en est le projet ? Est-ce qu’on est d’accord sur les notions de base ?

 L’article est disponible en ligne (malheureusement à titre payant) sur le site du Journal Sciences Humaines, mais surtout vous pouvez l’acheter en kiosque tout le mois de juin. Il est inclus dans un dossier sur l’imitation (sommes-nous des moutons ?).

 J’ai obtenu de l’auteur, Nicolas Journet, et de la revue de pouvoir citer quelques uns des points qui m’ont fait réagir en tant que président de la Société Francophone de Mémétique. Et en premier lieu, le fait que l’article ne mentionne hélas pas les réflexions menées en France autour du projet méméticien. Celui-ci, pris dans le sens d’une démarche davantage que d’une théorie, se définit plutôt comme « un projet de transformation de notre façon de penser le monde ».  Le dernier chapitre de Comment les Systèmes Pondent est consacré à ce projet.

 Ma réponse complète figure dans un post à part, intitulé « M² est-il menacé d'extinction ? ». Elle présente une mise au point sur les travaux de la SFM et sur sa posture. J’ai inséré ci-dessous des remarques plus spécifiques auxquelles Nicolas pourra répondre s’il le souhaite.

 

 « Comme les gènes, les idées se serviraient-elles des hommes pour croître et multiplier ? La théorie des « mèmes » prétend s’affranchir des contraintes de la biologie pour expliquer l’évolution humaine. Mais son succès est pour l’instant compromis. »

 (PJ : en réalité, la mémétique ne prétend pas du tout s’affranchir de la biologie, celle-ci formant le terrain indissociable de reproduction des pratiques humaines. Toutefois elle offre au couple inné-acquis l’articulation la plus élégante à ce jour, en posant l’existence d’un réplicateur autonome en co-évolution avec le gène.)

 

« (…) Fondamentalement, on ne sait pas grand-chose du mème, à part qu’il se duplique : ceux qui le font bien sont donc des modèles du genre, et les théoriciens se contentent souvent de citer en exemple – outre les airs de musique – des refrains, des poèmes connus, des proverbes, bref des lieux communs. Sous cet angle, l’action des « réplicateurs » est essentiellement celle d’une propagation horizontale d’idées, de motifs, de représentations, dont le succès constituerait la « culture ». Une des formes prises par le développement expérimental de la mémétique est donc celle de l’étude des phénomènes de contagion, et de ce que certains nomment la « culture virale ». Un bon exemple est donné par le psychologue Paul Marsden, contributeur au Journal of Memetics, qui, en 2001, réalise une enquête sur le caractère contagieux du suicide. Pour lui, la mémétique et l’étude de la contagion sociale sont une seule et même chose. Si, par exemple, il est prouvé que la médiatisation d’un suicide tend à en appeler d’autres, alors on dira qu’on a là un exemple de mème. »

 (PJ : n’oublions pas que les théoriciens ne citent des exemples que lorsque les journalistes les en prient pour faire passer le message (en trois mots SVP) à « nos auditeurs grand public ».  A part ça, je trouve que l’application – même métaphorique - d’un modèle viral pour expliquer la notion de mème entraîne parfois une simplification qui fait du tort au projet. Elle fonctionne bien pour l’exploration statistique de certaines pratiques élémentaires (comme téléphoner dans le train) et je l’accueille volontiers dans l’espace de travail méméticien (cf. le travail du regretté Aaron Lynch). Toutefois, si l’on considère la transformation des choses (e.g. la construction des espaces de silence dans les trains) j’aime mieux travailler avec un modèle évolutionnaire, à condition de bien distinguer le code de sa manifestation comportementale et surtout de ne jamais considérer l’homme comme créature mémétique mais la pratique instanciée dont la société des hommes est le théâtre.)

 

« (…) Pourtant, il y a un hic. Si les biologistes sont aujourd’hui pour l’essentiel néo darwiniens, ce n’est pas seulement à cause de la beauté des idées du naturaliste anglais, mais parce que la génétique du XXe siècle a acquis une connaissance de ce sur quoi porte la théorie de l’évolution biologique, à savoir les gènes. Les méméticiens n’ont jamais eu cette chance. Ils sont dans le flou. Qu’est-ce qu’un mème ? Un mot, une idée, une phrase, une suite d’instructions, une image, un comportement ? Tout cela à la fois, et rien en particulier. S. Blackmore est consciente de cette ambiguïté : imiter, est-ce suivre un exemple ou recopier un mode d’emploi ? Cet inconfortable flottement a fini par atteindre les plus convaincus. »

 (PJ : là encore, on a beaucoup avancé depuis, notamment en acceptant que le mème soit un objet frontalier entre des paradigmes qui ne sont pas encore habitués à communiquer, comme par exemple la biochimie du cerveau et l’organisation symbolique de la pensée. C’est pourtant tout l’enjeu des neurosciences aujourd’hui, si l’on en croit Stanislas Dehaene. On doit aussi accepter que le mème ne soit pas encore nommé de la même façon selon les disciplines ; JP Changeux parle de règles épigénétiques, ce qui est la dénomination « remontante » du mème par rapport à sa base neuroscientifique. Michel Serres, côté philo, aurait préféré le terme d’idème; non pas que ce mot poserait moins de problèmes que l’autre, mais ça lui fait davantage plaisir. Le plaisir, en épistémologie, c’est important !

 De fait, personne n’aime, en achetant un néologisme, le sentiment d’inféodation à son auteur - ici typiquement la diva un peu envahissante qu’est Dawkins – pas plus que l’inconfort d’avoir à déconstruire un édifice conceptuel auquel on a consacré des années de sa vie, au point qu’il est fortement câblé en dur dans votre cerveau. )

 

« (…) En 2002, B. Edmonds, fondateur du Journal of Memetics, « pique une crise ». Il publie un court article où il met ses collègues au défi de sauver la mémétique. Il leur enjoint de trouver au moins un exemple concluant, une théorie applicable et un bon modèle de simulation. »

 (PJ : Bruce Edmonds s’est impatienté, c’était légitime, et cela m’arrive aussi de pousser une gueulante sur la liste de discussion de la SFM parce que les méméticiens ne foutent rien. Mais cela met avant tout en question ses propres attentes en tant qu’éditeur par rapport au potentiel de reconnaissance du sujet. Si la mémétique tient un jour ses promesses qui sont énormes, tous les contributeurs seront récompensés par ce qu’ Howard Bloom présente comme un des plus puissants pôles de motivation de l’homme : le statut et la quête d’identité. Mais ce sont les petits-enfants de Bruce Edmonds qui en auraient profité !)

 « (…) Évidemment, cela ne veut pas dire que les méméticiens aient tous renoncé : D. Dennett, S. Blackmore, le biologiste Derek Gatherer, le cybernéticien Francis Heylighen ne cachent pas leur attachement à l’idée de mème. Ils ont espoir de voir la théorie s’affirmer, ne serait-ce que dans une « niche », celle de la simulation par exemple. En effet, le jour où un programme de simulation permettra de prévoir le succès mémétique d’une idée, la théorie aura gagné le droit de refaire parler d’elle. »

 (PJ : Il y en a aussi de ce côté de la côte, comme David Chavalarias ou encore Pierre-Yves Oudeyer. Rendez-vous, pour ceux et celles que la simulation intéresse, fin Juin à Epinal lors du 4e Séminaire de Mémétique Francophone.)

 

« (…) En attendant, la mémétique a du plomb dans l’aile. »

 (PJ : la métaphore du plomb dans l’aile est particulièrement éloquente, quand on imagine que le plomb est originaire d’une cartouche sortie d’un fusil, arme tenue par un chasseur qui par essence n’appartient pas au même monde que l’animal cible. Elle nous trace le chemin salutaire : celui d’un dialogue éventuellement contradictoire et malaisé entre les disciplines, plutôt que celui de la lutte pour le contrôle des territoires de la pensée.)  

 

Ennery, le 10 juin 2007

par Pascal Jouxtel publié dans : Presse écrite
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Samedi 9 juin 2007

 Ce texte constitue l'intégralité de ma réponse à l'article de Nicolas Journet dans la revue Sciences Humaines (N° 183 - juin 2007).

Vous pouvez lire d'abord une réponse spécifique à certains point particuliers de l'article.

Pour lire l'article, vous devez débourser quelques euros, vous le trouverez notamment en kiosque tout le mois de juin.

 

 

 

  

 Cher Nicolas,

  

Votre article paru dans le numéro 183 de Sciences Humaines sous le titre « Les espoirs déçus de la mémétique » appelle naturellement une réponse de la part de la Société Francophone de Mémétique, que je représente en qualité de président, mais dont vous semblez ignorer les travaux. Découvrez-la sur son site www.memetique.org et n’hésitez pas à vous joindre à nous.

 

 

 

Je veux plutôt croire que vous abordez la mémétique d’un point de vue général plus large que celui de l’école francophone. A ce titre, merci de l’intérêt sérieux que vous lui portez.

Merci surtout pour le coup de pied au cul que vous donnez à tous les méméticiens, tout particulièrement francophones et dont je suis, qui n’ont pas assez donné de leur temps et de leur énergie ; qui n’ont pas su convaincre les universitaires, qui n’ont pas su formaliser leurs longues heures de discussion par des écrits, qui n’ont pas su faire aboutir assez vite la programmation de leurs simulateurs, qui n’ont pas su organiser des événements interdisciplinaires, et surtout qui n’ont pas su présenter la mémétique comme le projet collectif (et pas seulement scientifique) à long terme qu’elle représente en réalité.

Lorsque vous dites que « son succès est pour l’instant compromis », je suis d’accord avec vous mais cela n’empêche nullement de continuer le travail, car dans ce « pour l’instant » réside un immense espoir et un énorme potentiel !

M² (ainsi que nous appelons familièrement le mème des mèmes) semble en effet menacé par l’extinction. Menacé, il l’est depuis son apparition mais il n’était jusqu’alors pas assez visible pour que l’on s’en inquiète. Il est donc, telle une jeune pousse, toujours menacé mais beaucoup plus robuste qu’il y a quelques années ! La preuve, l’excellente revue Sciences Humaines tire la sonnette d’alarme, et elle a bien raison.

 

 

 

Votre article est sérieux, intéressant, et juste en tous points à part quelques précisions que j’apporterai au fil de mon propos. Le seul reproche que je ferais est que vous n’accordez strictement aucune existence à la mémétique francophone, qui existe bel et bien, qui est vivante même si elle ne fait pas assez parler d’elle. Ce soir, le mot mémétique avec ses deux accents aigus renvoie 88.000 réponses en français dans Google. Il y a cinq ans, il en donnait à peine 800. Je connais une quinzaine de méméticiens de langue française, auxquels viennent s’ajouter un certain nombre de chercheurs reconnus qui, sans se déclarer méméticiens, effectuent des travaux en rapport avec la sélection des informations, le codage de la pensée, ou la constitution des niches culturelles.

 

 

Raisonnons en méméticiens : bien au-delà de nos personnes, à travers réseaux et institutions, le paradigme mémétique cherche naturellement à survivre et à se propager. Il le fait en se manifestant à travers ce que l’école française appelle des « solutions ». J’insiste sur ce point pour avoir eu de longs débats avec Susan Blackmore, dans sa maison de Bristol, sur le concept central de « solution culturelle », dont elle reconnaissait que c’était une spécificité de l’école française.

Les solutions correspondent pour nous aux équivalents des créatures biologiques ; en cela elles constituent les véhicules permettant d’exprimer les mèmes en permettant leur interaction avec l’environnement sélectif. Exemple de solution générique : un repas. Exemple de solution instanciée : votre repas de midi aujourd’hui. Exemple de mème : déjeuner chez soi vs au restaurant. Exemples de contraintes : le prix ;  les restaurants du quartier ; le trajet.

  

Le problème de M² actuellement, c’est que les solutions qui permettraient sa propagation sont en nombre insuffisant. Elles pourraient être de différents types : rencontres, discussions, séminaires, articles, interviews, blogs, thèses, simulations, enquêtes, expériences.

Il en existe pourtant d’aussi baroques que des classes expérimentales d’arts plastiques sur le codage des formes et la difficulté de reproduire une œuvre, effectuées en classe de troisième dans un collège du Val d’Oise en mai 2006 (comptes-rendus en images à votre disposition).

Mais elles sont en nombre insuffisant, je vous l’accorde.

 

 

Dans quelle éco-niche de l’activité humaine M² trouvera-t-il sa pitance ? Lors de notre assemblée générale de novembre 2006, la conclusion était (en anglais dans le texte) : « more braintime ! ». Votre article nous rend déjà service, car j’ai constaté une hausse brutale du temps de cerveau consacré à la mémétique dans mon entourage grâce à lui !

M² est un concept nomade qui cherche une terre d’asile. C’est vrai.

Poser la question ainsi, c’est s’interroger à la fois sur les usages que l’on peut trouver à la mémétique, sur ses sources de légitimité et globalement sur le financement des recherches.

Nous sommes régulièrement pris en étau entre deux reproches.

D’une part, on nous dit : pourquoi cherchez-vous absolument à être reconnus en tant que science par la communauté scientifique, alors que le grand public et le monde de l’entreprise vous recevraient à bras ouverts ?

Dans le même temps, on entend : si vous vous vendez au monde de l’entreprise, vous perdez l’essentiel de ce qui fait la finalité d’une recherche sur la reproduction des codes culturels, à savoir la capacité d’éveil et de déconditionnement. Pour certains interlocuteurs militants, proches des écologistes, des altermondialistes radicaux ou des syndicats, la mémétique n’est autre qu’une étape de plus dans la course aux armements intellectuels de la lutte des classes ! Comme la physique nucléaire, elle peut servir deux finalités opposées. Elle peut servir à la manipulation, à l’élevage des comportements, tout comme elle peut servir à l’éveil des consciences et à la libération par rapport aux influences qui font de nous des moutons, comme votre dossier le rappelle très justement. Il s’agit pour chaque camp de comprendre les techniques de l’adversaire.

Donc si l’on regarde les sources de légitimité et de financement du fameux « braintime », on trouve principalement : l’entreprise privée, la recherche publique et le monde associatif. La quatrième source serait le buzz spontané de « l’air du temps ». Comme certaines plantes, M² pourrait ainsi tirer sa subsistance de la vie collective de l’internet pour quelques années encore.

Mais ce n’est pas ce que nous, méméticiens, recherchons. Nous voulons plus.

Voyons maintenant ce que demande chaque source de financement. 

  • Le privé demande des effets sur la performance de l’entreprise, à travers l’évolution des comportements, des pratiques, des cultures d’entreprise. Il les obtient, croyez-moi, mais malheureusement, les résultats ne sont pas publiables parce qu’ils appartiennent aux entreprises ! Demandez à Paul Marsden comment il gagne sa vie de méméticien aujourd’hui : en faisant des études de marketing stratégique.
  • Le public demande une allégeance aux paradigmes existants, pour reprendre l’expression de Thomas Kuhn, ou aux structures de validation établies et souvent une allégeance aux personnalités tout court. J’ai été affligé de lire peu ou prou sous la plume de M. Cavalli-Sforza : « Dawkins a tout faux et d’ailleurs, il a piqué toutes ses idées chez moi ». Je trouve illogique de constater que Dan Sperber écrit en 1996 La contagion des idées en s’affichant contre la mémétique, pendant que la même année, Aaron Lynch écrit Thought contagion en disant je suis un méméticien.
  • L’associatif, en revanche, ne demande pas grand-chose si ce n’est d’entretenir la motivation, car les ressources en temps viennent en concurrence avec les loisirs, la culture et la vie de famille.

Aujourd’hui, la mémétique française développe dans cette niche, faute de mieux, sa partie « grand public », en essayant tant bien que mal de la concilier avec son action dans le monde de l’entreprise, laquelle reste entachée de suspicion, comme en témoignait un article de Télérama auquel j’ai répondu dans mon blog. On aurait cependant tort de sous-estimer la puissance intellectuelle du monde associatif ; celui-ci peut mettre à profit le temps libre des 20% de la population qui ont fait des études supérieures, dépassant sans doute en volume ce que l’état peut chichement rémunérer dans le cadre des programmes de recherche.

 

 Allons davantage dans le fond. Quels sont les traits caractéristiques du paradigme méméticien selon l’école française ? J’en vois principalement quatre.

 

1.      Revendiquer l’extension du vivant au-delà du strict contour de la biologie, vers l’organisationnel, vers l’informationnel. Rejoindre en cela la systémique de Morin et De Rosnay, le transhumanisme ainsi que la sémiophysique hélas inachevée de René Thom. Cela conduit également à introduire une relative autonomie du pensé par rapport au penseur.

2.      Situer la créature véhiculant les mèmes dans un monde dual, un monde événementiel, sans considérer les personnes comme des « porteurs » d’un quelconque mémotype. Ici je m’inscris en faux contre une définition du mémotype que vous donnez : seules les solutions ont un mémotype ; les personnes n’en ont pas, jouant seulement le rôle de terrain pour le développement et la transmission éventuelle des mèmes. Nous ne sommes pas des moutons, nous sommes plutôt des maisons vivantes qui se regroupent et interagissent !

3.      Reconnaître la nature multivalente du code mémétique, qui rend si difficile son exposition tangible. Quelque part entre le symbolique et le biochimique, dirait Stanislas Dehaene. Mais aussi quelque part entre l’intérieur de l’homme et l’extérieur des organisations. Nos travaux amènent à considérer une quadruple nature des mèmes : logique, symbolique, pratique et neuronale.

 

4.      Intégrer en permanence la dimension éthique au cœur d’un décryptage des processus d’adhésion volontaire ou non, décryptage capable à la fois de faciliter la transformation des mentalités et de rendre les gens plus libres.

 

 

Il s’agit tout aussi bien d’une évolution progressive de la rationalité, car la posture des méméticiens oblige à un recul épistémologique sur la manière dont les nouvelles idées trouvent écho dans une communauté.

C’est justement pour cette raison qu’il ne s’agit pas seulement d’une théorie rationnelle qui doit faire ses preuves en confrontant une prédiction avec une observation (même si je suis sûr que c’est possible, au moins avec des observations passées ne risquant pas d’être influencées par la prédiction). Il s’agit aussi d’un regard, d’une façon de penser le monde et d’y vivre.

Parfois, il nous semble que la transformation opérée par la mémétique se produit simplement avec une grande lenteur, parce que les modes de pensée qui sont nécessaire pour la comprendre doivent eux-mêmes être développés en parallèle.

Sous certains aspects, la mémétique recoupe la sphère du développement personnel. Il n’est pas étonnant de trouver dans son sillage – donc dans l’écosystème de M² - un nombre important de consultants indépendants ou attachés à des cabinets.

 

Ce que Dan Dennett appelait « la pompe à intuition mémétique » est en réalité une force de transformation du paradigme dominant selon lequel, entre autres : le vivant s’arrête au biologique, l’homme en est l’aboutissement, les choses sont soit matérielles soit immatérielles et chaque action possède un acteur responsable.

Ce qui la tue aujourd’hui, c’est cette exigence outrancière et brutale héritée du marché de la communication de masse, imposant que l’on exprime tout en trois phrases simples que le grand public va pouvoir assimiler rapidement.

On revendique ainsi l’utilisation d’exemples à l’emporte-pièce dont on ne signale même pas qu’ils sont l’illustration même de la viralité, se propageant pour constituer une pensée collective en se jouant du libre-arbitre des auteurs, des journalistes et des lecteurs. La mémétique, au contraire de cela, est un sujet complexe, nuancé, profond et évolutif ! C’est plein de « mais », de « pas encore » et de « à la fois ».

Tant qu’il est ramené à des métaphores illustratives simples, le raisonnement parait toujours simpliste. Aussi simpliste que les catégorisations des peuples comme « les Allemands sont disciplinés et les Noirs ont le sens du rythme ». C’est pourquoi il faut revenir sans cesse sur le chantier, supporter la complexité et « peler l’oignon » couche après couche.

  

Je suis complètement d’accord avec vous sur le caractère central des simulateurs dans le projet. D’ailleurs, à propos de prévision, quand les simulateurs mémétiques seront assez puissants pour prédire l’évolution de la société, nous ferons peut-être tous les deux partie du comité qui voudra les interdire, ou tout au moins en moraliser l’emploi par des règles d’éthique !

Je me souviens d’une conversation avec Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin (Automates Intelligents et co-fondateurs de la SFM) à propos de simulateurs. La position de JPB était plutôt favorable et optimiste quand à la possibilité de fournir des outils de simulation des tendances sociales à l’usage des gouvernants. On en est loin mais ces choses-là avancent vite.

En tout cas, je vous rejoins dans le fait que c’est passionnant car cela nous force à usiner les concepts avec précision, et non sans peine, comme en témoigne le travail de Charles Mougel, un méméticien d’Epinal, co-concepteur avec moi du programme Memsim. 

 

Les personnes dont la liste suit sont des membres actifs ou sympathisants de la SFM. En général, leur activité est corrélée de près ou de loin avec le travail des mèmes. Comme il n’existe pas encore de filière professionnelle ni de cursus académique, ni « BAC Pro Mémétique appliquée » ni « Laboratoire de l’évolution culturelle », ils sont méméticiens et… autre chose encore :

 

Jean-Paul Baquiast, co-rédacteur en chef de Automates Intelligents et observateur des sciences

Christophe Jacquemin, idem + Enseignant à l'université Denis Diderot (Paris VII)

Charles Mougel, informaticien, entrepreneur, développeur du simulateur Memsim1

Eric de Rochefort, consultant spécialisé dans l’analyse des préférences cognitives

Bertrand Biss, designer et webmestre du site www.memetique.org

Angela Ryan, professeur de lettres Françaises à l’université de Cork et auteur d’une thèse sur les mèmes symboliques de l’héroïne de fiction

Jean-Michel Besnier, professeur de philosophie à Paris 4 La Sorbonne

Bernard Duclos, consultant en stratégie, marketing et communication,

Jean-François Lucas, enseignant en d’informatique et auteur du simulateur JFLMemsim.

Paul Tréhin, vice-président de l’association Autisme Europe, spécialiste de l’imitation

Juan Aragon, consultant et cognitiviste, créateur de la méthode « Empreinte »

Eric Seuillet, prospectiviste, fondateur de la « fabrique du futur »

Denis Failly, consultant indépendant et spécialiste des sciences émergentes

Christophe Jouxtel, professeur agrégé d’arts plastiques

Mona Abboud, auteur d’une thèse de mémétique en français et en arabe, au Liban

Christophe Hoffstetter, cognitiviste, développeur du concept de sémacartes

Luc Legay, chercheur spécialisé dans l’intelligence collective

Jean-Pierre Quentin, professeur affilié à HEC, prospectiviste et chef d’entreprise

 

 

Il y en a d’autres ; il y en aura de plus en plus d’autres.

 

 

Aujourd’hui en France, quelle est l’actualité déclarée de la mémétique ?

 

  

Un séminaire annuel qui en est à sa quatrième édition :

  • le dernier à Paris en 2006, tenu au siège de l'Association des anciens élèves de l'INSEAD voir éléments de synthèse sur le site www.memetique.org.
  • le prochain à Epinal en juin 2007, à la Pépinière d’entreprises. Voir le programme et les conditions d’inscription.

  

Deux ouvrages ont été publiés par des membres de la SFM :

-         Comment les systèmes pondent, P .Jouxtel, 2005 Ed. Le Pommier

-         Pour un principe matérialiste fort, JP Baquiast, 2007 Ed. Jean-Paul Bayol

 

 Deux projets de simulateurs (MemSim1 et JFLMemsim) constituent le programme de recherche libre MemSim.

  

Un lieu de rencontre virtuel assez vivant constitué par la liste de discussion et le site web www.memetique.org

 

 Tout cela est, de mon point de vue, très insuffisant et manque de rencontres « in vivo ».

 

 Les véritables critiques (je vous les souffle) qu’on pourrait adresser à la Société Francophone de Mémétique, à condition de (re)connaître son existence, seraient les suivantes :

  

1. Elle n’a pas encore su organiser le débat, notamment avec les penseurs péri- ou para- mémétique. Parmi eux, beaucoup gardent une distance prudente, simplement parce que l’adhésion à la mémétique présente un rapport gain / risque très défavorable pour eux. Ils ont une réputation à défendre, ce qu’aucun méméticien n’a pour l’instant, à part Susan Blackmore, peut-être : et si on se trompait ? Et si on n’aboutissait nulle part ? Et si on pariait sur le mauvais cheval ?

Cependant, sitôt que l’on commence à s’entretenir avec des personnalités comme Michel Serres ou Jean-Pierre Changeux, on s’aperçoit que derrière leur critique de façade, non seulement leur intérêt pour le projet méméticien est profond et réel, mais leur pensée propre évolue avec le temps pour intégrer une réflexion, sur le rôle des modèles, la duplication et la dialectique semblable/différent dans l’histoire humaine pour l’un, sur la portabilité des règles épigénétiques (quasiment un autre mot pour dire des mèmes) pour l’autre.

Par ailleurs, et près d’ici, des chercheurs actifs tels que Frédéric Kaplan, Pierre-Yves Oudeyer ou David Chavalarias utilisent les concepts mémétiques sans rougir. Vous effleurez ce point dans votre article mais ce que vous ne dites pas, c’est que le projet mémétique est au moins aussi actif sinon plus en France que dans les pays anglo-saxons.

 

 La SFM compte parmi ses membres hors-sol une chercheuse Libanaise, Mme Mona Abboud, qui vient de soutenir à Beyrouth une thèse sur la mémétique en langue arabe. Je trouve que c’est en soi une information intéressante sur fond de mondialisation et d’antagonisme culturel. Elle m’a fait cadeau de cette image trouvée sur le net.

 

2. La SFM ne pratique pas le lobbying nécessaire auprès de la presse et des universités. Je plaide coupable car ce serait mon job en tant que président, mais c’est un exercice pour lequel je ne suis pas naturellement doué et pas formé.

 

 

 

3. Elle ne soutient pas suffisamment les projets de recherche, en gestation, des étudiants intéressés par le sujet qui s’adressent à elle à raison de deux ou trois par an. C’est hélas la preuve de son manque d’influence vu au point 2.

 

 

 

4. Elle ne s’implique pas assez dans les structures de recherche en management et en communication proches du monde de l’entreprise, notamment en lien avec les grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce. C’est dommage car le rapprochement entrepreneurs-chercheurs est un chemin vertueux sur lequel la France est en retard.

 

 

 

5. Elle ne produit pas assez de documents de référence. A ce titre, on peut s’inquiéter du fait que l’article « mémétique » de la Wikipédia, auquel beaucoup de gens se réfèrent, soit si ancien, si approximatif et si court, et qu’aucun méméticien sérieux et engagé ne se charge de sa mise à jour, à commencer par moi-même !

 

 Faudrait-il garder malgré tout un recul confiant ? Certains promoteurs de la mémétique disent volontiers dans la sphère de la SFM : « pourquoi vous inquiéter de son manque d’essor ? Si M² doit survivre, il survivra. S’il doit muter, il mutera. Quand les esprits et les structures seront prêts, M² sera toujours vivant et saura bien s’implanter dans une niche où il trouvera à se nourrir. »

 

D’ailleurs, en détaillant le chemin qui reste à parcourir, on pourrait ajouter :

- Quand les discussions auront abouti sur des concepts communs dans lesquels chacun arrive à se retrouver et à s’oublier à la fois, les jeunes chercheurs qui en veulent et les vieux caciques,

- quand on arrêtera de rappeler à chaque fois que c’est le sociobiologiste anglais Richard Dawkins qui s’est auto-décerné abusivement la paternité d’un concept nomade que tout le monde aurait rêvé d’inventer soi-même,

- quand les simulateurs auront été effectivement réalisés, au besoin dans des labos d’IA financés par des groupes industriels,

- quand la recherche explosera ou s’asphyxiera sous l’effet de son hyper-spécialisation et de son cloisonnement morbide, faisant place à une recherche ouverte, transdisciplinaire et libre, alors la mémétique trouvera sa place et son territoire de vie partagé avec d’autres disciplines.

  

Mon propos, en tant que méméticien, c’est que M² survive et ne s’installe pas n’importe où, simplement parce qu’il aura été rejeté ailleurs.

En conclusion, cher Nicolas, je vous propose de prolonger cette discussion de vive voix autour d’un verre dès que vous aurez une heure à y consacrer !

 

 

Très cordialement,

 

Pascal Jouxtel

par Pascal Jouxtel publié dans : Presse écrite
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Mercredi 6 juin 2007

 

Comme chaque année, la Société Francophone de Mémétique organise un séminaire où tous les méméticiens de langue française ont la possibilité de se retrouver pour ciseler les concepts et confronter leurs approches.

Cette année, c'est à Epinal, grâce à l'intense travail de préparation du méméticien spinalien Charles Mougel, que se tiendra cette quatrième édition, intitulée "Mèmes & Cies".

Elle aura lieu dans la Pépinière d'entreprises et portera sur les liens entre la mémétique et l'entreprise, justement. Quelle place pour l'entreprise dans le vivant ? Quelle utilisation des théories du vivant pour décrypter le monde de l'entreprise ?

N'hésitez pas à nous rejoindre à Epinal les 29, 30 juin et 1er Juillet 2007. Si vous connaissez des personnes intérssées par le projet mémétique dans l'Est, surtout faites-leur part de cette date importante.

Pour info, l'édition 2008 se déroulera probablement à la Fac de St-Denis.

 

par Pascal Jouxtel publié dans : débats de méméticiens
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Lundi 15 janvier 2007

L'autre jour, dans un débat, un auditeur connaissant un peu la mémétique m'a posé une question à laquelle je n'ai pas pu répondre à chaud car cela ne correspondait pas au thème ni au public de la présentation.

Je donne donc ici une réponse plus poussée à sa question, et je la ferai évoluer si vous avez la bonté de faire des commentaires ci-dessous.

 

Question : peut-on préciser la différence entre les mèmes et ce qu’on pourrait nommer tout simplement nos connaissances ?

 

Réponse 1 :

On m'a déjà posé la même question à propos des idées et des informations. Pourquoi avons-nous besoin d’un nouveau vocable ?

 

Les mots "connaissance", "idée" et "information" survivent ensemble depuis longtemps car ils servent différents usages et sont plus appropriés chacun à ses propres contextes. Or comme le soulignait Wittgenstein, le sens réside avant tout dans l'usage. Le mot « mème » est encore très jeune et très faible dans cet environnement de compétition sauvage, il ne survit parfois que sous l’aile protectrice de ses aînés ! Mais plus on l’utilise plus il se renforce.

 

Chacun d'eux définit son territoire d'usage. 

Le mot information, par exemple, suggère que la chose en question peut être conservée et transmise, qu'elle prend sens dès lors qu’elle est interprétée par un système qui la perçoit et l’accepte comme telle (cerveau ou machine) et enfin qu'elle continue à exister physiquement en tant que transformation du monde durant le temps intermédiaire où elle n’est pas perçue (encre sur papier, ondes radios, etc.)

Ainsi la mémétique pourrait être une « théorie évolutionniste de l’information ». Oui, ça fonctionne, d’ailleurs le « journal of memetics (JOM) » a comme sous-titre Evolutionary Models of Information Transmission (JOM-EMIT), passerelle destinée à accueillir les non méméticiens.

La limite, c’est que la mémétique fait aussi intervenir des moteurs d’action, des « drivers » (comme arriver en tête) ou des « stratégies » (le feu est rouge, je m’arrête) qui au sens strict ne sont pas des informations. Ils ne le deviennent que quand on en parle. Ce sont des circuits éduqués de traitement de l’information. La technique d’un artiste ou d’un sportif peut-être imitée mais n’est pas en soi une information. Une partie du processus qui transforme le mème en événement, en ce que nous appelons une « solution instanciée » est en quelque sorte câblée en dur dans le cerveau.

Bien sûr, au sens plus large qu’utilise Henri Laborit, par exemple, on peut parler d’information-structure pour évoquer la conformité des organes avec leur état de fonctionnement nominal, et donc par exemple la capacité structurelle du cerveau à transformer du code en action.

Jean-Pierre Changeux, pour sa part, parle de règles épigénétiques pour décrire des manières de traiter l’information neurochimique, produites à la demande par le cerveau selon des processus naturels mais avec des résultats bien différents d’un moment à l’autre et d’une personne à l’autre. 

 

Il faut bien avoir conscience de cette gradation entre le câblage épigénétique plus ou moins durable du cerveau et la transmissibilité des mèmes qui trouvent plus ou moins aisé de s’y faire accueillir. C’est cette « différence de profondeur » qui gène les spécialistes de l’apprentissage et explique leur résistance : ils savent bien que pour acquérir de nouvelles règles épigénétiques cérébrales un tant soit peu stables, il faut déconstruire partiellement d’autres schémas préexistants et que cela prend du temps. Du coup, ils n’adhèrent pas à la notion de code voyageur qui s’implante rapidement dans les esprits. C’est qu’ils ne sont pas allés jusqu’au bout de l'idée qui fait considérer la solution comme créature et non pas l’homme. Il s'agit d'un "décollage" entre la solution et l'homme à travers lequel elle prend vie. Ce décollage peut avoir lieu à des niveaux de profondeur variable. 

Par exemple, pour un potier, le fait de réaliser 30 pots à une anse et 3 pots à 2 anses plutôt que l’inverse ne met pas en question son geste d’artisan mais son rôle en tant que membre de la société transmetteur de bonnes solutions. Il y a autre chose dans le concept de mème que dans celui d’information.  Il y a aussi la relation entre le « script » et sa traduction en actes par l’acteur. Il y a aussi la place de l'homme dans la société. 

 Le mot connaissances (je garde le « s » pour bien les distinguer de la Connaissance) suggère bien la cognition, c’est-à-dire la présence humaine à travers ce mélange indissociable entre l’information et le système d’interprétation culturel qui va avec. On peut imaginer des sommes de connaissances enfermées dans des bibliothèques, mais le système culturel d’interprétation devra être enfermé avec elles, faute de pouvoir les décrypter si on les rouvre.

On associe intuitivement au terme de connaissances - des données, c’est-à-dire essentiellement des mots, des images, des sons, des chiffres, et toutes leurs combinaisons possibles. Mais on se sent à l’étroit dans cette notion dès que l’on aborde les règles qui gouvernent l’action. Ce n’est pas pour rien que les experts en Ressources Humaines ont éprouvé le besoin de distinguer des connaissances les savoir-faire et les savoir être, avant de troquer ces notions contre des modèles plus modernes à base de compétences ou de comportements.

Il y a autre chose dans le concept de mème que dans celui de connaissances. Il y a aussi de l'action. Le mème est une connaissance actionnable, un élément d'information modificateur de comportement.

Le mot idée, enfin (du grec Eidos qui signifie aussi la forme, c’est-à-dire une altération du réel perceptible et potentiellement porteuse de sens), a progressivement dérivé, à mesure que les courants d’échanges entre humains s’intensifiaient et se complexifiaient, jusqu’à définir des agrégats de sens plus aisés à manipuler mais plus éloignés de la forme élémentaire.  Les idées sont aujourd’hui plus proches des memeplexes de Sue Blackmore que du mème élémentaire. Le mème qui marque la différence entre une oreille à 2 piercings et une oreille à 1 piercing ne réclame pas forcément d’être appelé « idée » (même s'il est vrai que l'on peut dire « j’ai une idée, je vais me faire un deuxième piercing à l’oreille ! »).

Aujourd’hui, on n’emploierait pas le terme d’idée pour parler d’une coutume, d’une forme géométrique, d’un choix technologique ou d’une option dans une règle.

Si l’on fait la distinction entre le mouvement du fou et celui du cheval aux échecs, est-il plus confortable de parler de deux idées, de deux informations, de deux connaissances, ou de deux mèmes ? Au sens de l’informatique, il s’agit de deux méthodes. Si l’on envisage la réplication des deux attitudes possibles vis-à-vis d’un mendiant dans la rue : donner ou ne pas donner, parle-t-on de deux idées, de deux connaissances, de deux informations ou de deux mèmes ? Etc.

Les mèmes doivent nous donner une souplesse opératoire en plus : ils concernent la connaissance et l’action, ils sont traduits par un système d’interprétation culturel humain mais ils existent aussi à l’état passif dans le monde matériel partagé. Enfin, ils s’expriment sous l’apparence de données, mais aussi de règles, de gestes,  d’algorithmes, d’attitudes ou de méthodes.

 

Richard Brodie a introduit en 1996 une classification qui faute de mieux, est encore assez valide : des mèmes de distinction qui font le contour de définition des choses (un triangle), des mèmes d’association qui lient les symboles, les émotions et les communautés (pin-up - camion), et des mèmes de stratégie qui déterminent l’action à la façon d’un programme (Interdit je fais pas).

 

J’ai proposé dans Comment les systèmes pondent une classification suivant une approche légèrement différente, avec des mèmes logiques, symboliques, pratiques et neuronaux. 

 

Si nous voulons inviter les chercheurs d’autres disciplines dans notre maison, il faut que notre passerelle soit accrochée chez nous par le mot « mème » et chez eux par d’autres mots déjà communément définis, faute de quoi nous serons à la fois des SDF de la science et des envahisseurs parasites.

 

 

Réponse 2  

Seule la connaissance d’un mème est une connaissance ! Mais la connaissance du mème est-elle le mème ? C’est toi qui transformes le mème en connaissance dès lors que tu le connais. Bien sur, dès qu’on y pense, le mème devient connaissable. Mais est-ce nécessaire à sa propagation ?

On bute ici sur un problème spécifique à la mémétique. Nos processus d’exploration sont d’une nature identique à ce que nous explorons : la recherche en mémétique est composée de solutions mémétiquement codées. Ivresse de l’autoréférence, parfois dangereuse, inhérente à cette nouvelle épistémologie qui séduit et donne un violent coup d’accélérateur à la connaissance de l’homme mais qui pèche par toutes les portes ouvertes au manque de rigueur, au n’importe quoi.

Là encore, on est à l’articulation entre la connaissance et l’action, entre l’individuel et le collectif. Choisir le SMS ou le contact vocal, choisir de porter un foulard ou de n’en pas porter, choisir de déjeuner d’un sandwich ou d’un bol de riz ne relève pas à mon sens de la connaissance. Pourtant, dès que tu y penses, dès que l’attention se porte sur le choix, il parait nécessaire de connaître pour agir, et l’on pourrait dire que les mèmes transitent obligatoirement par le connu. Mais ils sont nombreux à y transiter, et tous ne se transmettent pas aussi bien.

On pourrait dire aussi que l’étendue de nos connaissances détermine les frontières de notre univers. J’ai visité un jour une station service fréquentée exclusivement par des camionneurs. On devinait leur univers et leur façon de vivre en explorant les rayons, en voyant ce qui leur est proposé pour se nourrir, pour se distraire, pour se tirer d’embarras. Il y avait là un monde cohérent. Il y avait plus dans cette forte impression de coadaptation entre les outils, les livres et les saucisses en sachet que n’en recouvre le concept de connaissances. On aurait pu dire que dans cette boutique il y avait tout ce qu’ils connaissent, mais cette limitation est un effet de la coadaptation des mèmes et non pas leur origine. Les produits étaient coadaptés par les contraintes de la vie en cabine, celles de la taille de la boutique, celles de la durée de séjour de chaque client dans la station, etc. Les éléments sont sélectionnés d’abord, et ils sont connus ensuite.

Les mèmes sont peut-être tous connaissables, mais c’est leur transformation en solution instanciée qui exprime leur véritable réalité.

 

Réponse 3 :

Il existe des usages où certaines alternatives au mot mème peuvent s’avérer fécondes. Notamment pour éviter l’auto-référence qui affaiblit totalement la démonstration.

J'ai utilisé l'expression "forme connaissable" dans la rédaction du théorème de propagation, que je te rappelle ici :

 

« Toute forme connaissable capable d’influencer les comportements de façon perceptible et répétée se propage spontanément en générant, de proche en proche, des manifestations apparentées mais non nécessairement identiques.

La propagation d’une forme s’opère en utilisant de façon croissante les ressources disponibles en temps, espace et énergie, et se prolonge tant que ladite forme trouve des ressources à utiliser.

Le temps utilisé par une forme est la somme des temps vécus par ceux chez qui cette forme est perceptible, entre une limite initiale et une limite finale.

L’espace utilisé par une forme à un instant donné est la somme des portions d’espace affectées simultanément par cette forme, y compris les portions d’espace d’où cette forme est perceptible.

L’énergie utilisée par une forme est égale à la quantité totale d’énergie transformée par les participants au cours des expériences vécues pendant lesquelles cette forme est perceptible. »

 

René Thom, dans sa « sémiophysique », est allé jusqu’à préciser la double nature d’une « forme connaissable qui se propage » en distinguant les saillances (éléments formels distinctifs qui permettent de percevoir) et les prégnances (champs sensibles mais informels qui se propagent)

On pourrait imaginer une sorte de démonstration par l’absurde du fait que les mèmes sont connaissables en arguant que si un mème était inconnaissable, il ne se transmettrait pas d’une solution à l’autre. Je n'en suis pas si sûr...

Connaissez-vous un mème inconnaissable qui se transmette à travers des solutions perceptibles ?

 

(…)

 

Finalement, je crois qu’on a tout simplement besoin d’un mot nouveau pour définir un nouveau champ d’usages. Réciproquement, l’apparition d’un nouveau mot entraîne de nouveaux usages et définit à son tour un nouveau champ de la connaissance.

 

J’espère que vous n’avez pas trop mal au crâne.

Pascal

 

 

 

 

par Pascal Jouxtel publié dans : débats de méméticiens
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